Société

« L’esclavage a nourri le racisme qui perdure encore »

Rédigé par Propos recueillis par Fouad Bahri | Mardi 16 Mai 2006 à 10:27

Louis-Georges Tin est le porte-parole du tout jeune Conseil représentatif des associations noires (CRAN) qui milite pour une implication et une présence politique plus forte des noirs de France. Au moment où des commémorations nationales sont célébrées, depuis le 10 mai, rappelant le drame et l’horreur de ce que fut l’esclavage et la traîte négrière, nous avons souhaité nous entretenir avec lui sur l’importance et l’enjeu de ce devoir de mémoire, longtemps occulté.



Saphirnews.com : Quelle place, exactement, l’histoire de l’esclavage occupe-t-elle dans l’identité des noirs de France ?

Louis-Georges Tin : Une place très, très importante. C’est un traumatisme majeur qui a laissé des traces durables dans la mémoire des noirs de France, et malheureusement, des traces moins durables dans la mémoire nationale... Il y a même une amnésie collective que cherchent à confirmer, par exemple, les 40 députés UMP emmenés par M. Vanneste, de sinistre mémoire, qui demandent aujourd’hui que la loi Taubira soit en gros démantelée.

Estimez-vous que la loi Taubira est allée assez loin dans la reconnaissance de l’esclavage ?

LG T : La loi Taubira est une très bonne loi. Mais au moment même où elle a été votée, elle a été amputée d’un certain nombre de dispositions qui devaient la rendre plus efficace comme les mesures destinées à favoriser la recherche sur l’esclavage, la connaissance de l’histoire, la constitution de musées, etc. Justement, ces députés qui déjà considéraient que la colonisation était une chose « positive » (loi du 23 février), essaient aujourd’hui de dire que la reconnaissance de l’esclavage est une chose négative, ce qui de leur part est cohérent, mais tout à fait odieux. Cette campagne organisée juste avant le 10 mai est en outre une provocation et une entreprise d’amnésie active, de révisionnisme collectif que ces 40 députés mettent en œuvre avec l’assentiment du président de l’UMP, qui n’a pas du tout condamné ces agissements. On est en droit de s’interroger : est-ce que ces députés sont isolés ou bien expriment-ils et mettent-ils en œuvre la doctrine de l’UMP ?

Doit-il y avoir une réparation matérielle ?

LG T :
On peut toujours en discuter. Le minimum est une réparation symbolique. C’est d’ailleurs ce que prévoyait aussi la loi Taubira, mais cela a été supprimé. La reconnaissance et la réparation symbolique, cela veut dire quoi ! Qu’il y ait des recherches, des laboratoires, des musées, qu’il y ait un travail qui soit fait. Cela prend du temps, demande de l’argent mais c’est une démarche très importante, et qui n’est pas du tout mise en œuvre. Ainsi, malgré la polémique qui a éclaté à propos de Napoléon, qui sait en France que Napoléon a rétabli l’esclavage dès son arrivée au pouvoir ? Peu de gens, alors que ce n'est quand même pas un « point de détail », comme disait l'autre ! On mesure, à cela, la méconnaissance collective de l’histoire nationale, méconnaissance des crimes contre l’humanité.

On observe depuis quelques années une montée de la xénophobie et du racisme et une effervescence anti-immigrés. Voyez-vous un lien et une continuité entre l’esclavage et les discriminations raciales ?

LG T :
Ce n’est ni tout à fait la même chose, ni tout à fait sans rapport. Marc Ferro, le célèbre historien, me disait récemment : « Avant la décolonisation, les balayeurs dans les rues étaient majoritairement noirs et arabes. Après la décolonisation, les balayeurs de rue sont toujours majoritairement noirs et arabes. » Cela ne veut pas dire qu’avant et après la décolonisation, rien n’a changé. Mais on voit bien que beaucoup de problèmes demeurent cependant. Il est évident que l’esclavage a nourri le racisme qui perdure encore, de manière latente. Beaucoup de gens voudraient croire que les problèmes ont été réglés en 1848. Non, le problème n’est pas réglé pour une raison simple. La liberté politique n’est rien sans la liberté économique et sociale. Je veux dire par là que les esclaves ont été libres mais sans les moyens pratiques de cette liberté théorique. Aux Etats-Unis par exemple, il a été question de donner aux esclaves libérés une mule et un âcre. La formule est restée et elle n’a pas été souvent appliquée, loin de là, mais on a compris que quelqu’un qui se retrouve libre, mais sans rien, du jour au lendemain, pour manger et pour vivre, n'est pas vraiment libre. Or, c’est ce qui s’est passé aux Antilles. Les esclaves se sont trouvés libres mais sans le sou. On a pas voulu du tout leur donner de compensation, et ils ont dû, la rage au ventre, retourner dans les champs qu’ils croyaient avoir abandonnés pour toujours.
En revanche, ceux qui ont obtenu des réparations, ce ne sont pas les esclaves, ce sont les maîtres. Les colons qui, pendant des siècles, ont réduit des hommes en esclavage ont été dédommagés par l’Etat français de leur « perte économique ». Les bourreaux ont été traités comme des victimes. Par contre, les esclaves qui se retrouvaient libres, sans rien, sans possessions, eux, n’ont jamais reçu de compensations. Alors quand on nous dit que la question des réparations ne se pose pas, je réponds que l'Etat français l'a pourtant fort bien posée en 1848 ; simplement, il s'est « trompé » dans l'attribution des réparations.


L’histoire de l’esclavage est-elle bien ou mal enseignée ? Est-elle bien transmise d’une génération de noirs à une autre ?

LG T :
Dans les familles, l’histoire est transmise de manière orale. Elle n’est pas enseignée véritablement. La maison n’est pas l’école. Mais il y a une présence constante dans les discours de cette histoire, qui a laissé des traces profondes. Pour ce qui est de la transmission par l'école, j’ai une anecdote révélatrice. Un ami à moi est professeur d’histoire dans un grand lycée parisien, le lycée Condorcet, où l’on forme, les futurs historiens de la France, avec des élèves qui préparent le concours de l’école normale supérieure. Le programme de cette année là était la Révolution française, et il avait proposé comme sujet de dissertation : « la question des libertés ». Eh bien, croyez-le ou non, sur quarante copies, aucune n’a abordé l’abolition de l’esclavage pendant la Révolution, et encore moins son rétablissement par Napoléon. Ce qui paraît incroyable, c’est qu’on lui ait rendu des copies relatives à la liberté de culte, de la presse, d’association. Mais aucun élève n'a évoqué la liberté tout court, la liberté d’être, d’exister, de ne pas être en cage, de ne pas être dans les fers. Alors ces élèves sont-ils racistes ? Non, pas plus que la moyenne. Par contre, ils se sont basés sur des ouvrages qui ne mentionnaient pas tout de cette histoire. Voila comment cette ignorance se transmet de générations en générations. Or, nous sommes en train de parler d'étudiants sérieux, spécialistes… Alors, imaginez monsieur et madame tout le monde.

Cette dénonciation de l’esclavage par la France, n’est-elle pas commode alors qu’un autre esclavage, moderne celui là, persiste toujours, l'exploitation du travail par exemple ?

LG T :
La condamnation de l’esclavage est une nécessité historique, une nécessité morale. Maintenant, l’esclavage moderne est aussi une réalité. Il faut cependant faire attention aux mots. Toute exploitation n’est pas nécessairement de l’esclavage. L’exploitation et l’esclavage ce n’est pas exactement la même chose. Il faut être rigoureux. Mais bien sûr, il y a des exploitations post-coloniales qui existent, qui sont extrêmement brutales par l’exigence de rentabilité constante. C’est vrai et il faut en parler. Et il y a aussi l'esclavage moderne, qui existe toujours, dans plusieurs pays du monde. Quoi qu'il en soit, ce combat que nous menons pour la reconnaissance de l’esclavage peut et doit aboutir à une reconnaissance globale de phénomènes, qui ne relèvent pas toujours de l’esclavage stricto sensu, mais qui y ressemblent, et qui posent en somme la question toujours pendante de l’exploitation de l’homme par l’homme.

Quels sont les objectifs de votre mouvement ?

LG T :
Il s'agit pour nous de constituer un trait d'union entre des populations parfois désespérées, ou exaspérées, et des gouvernants ignorants, pour ne pas dire méprisants. Les questions que nous posons portent sur l'histoire passée, qu'il faut enseigner, sur le présent des discriminations, dont nous faisons le diagnostic, et sur les solutions futures, que nous entendons proposer aux partis politiques, notamment dans le cadre de la campagne des présidentielles. En tout cela, nous entendons favoriser une démocratie élargie, car les mots fétiches comme « universalisme » ou « républicains », ne doivent plus servir à justifier l'ordre établi, les inégalités sociales et le conservatisme. A ceux qui nous expliquent qu'il est urgent de ne rien faire, nous répondons que nous sommes résolus à agir, que les Noirs de France entendent prendre leur part au destin national. La politique en France ne se fera pas sans nous, ou du moins plus sans nous...