Points de vue

L’Aïd à l’épreuve de la ville

Entretien avec Anne-Marie Brisebarre

Rédigé par Mohammed Colin | Dimanche 31 Décembre 2006 à 14:29

L'événement marquant de l’Aïd al-Adha est le sacrifice du mouton par lequel les croyants commémorent le souvenir d’Abraham. Outre les dimensions spirituelles et sociales qu’accordent les musulmans à ce rite majeur, sa réalisation dans le contexte européen – à l’instar des pratiques culturelles et religieuses issues des migrations antérieures – façonne l’espace urbain et pose de nouveaux défis aux politiques urbaines. Anne-Marie Brisebarre, anthropologue au CNRS, répond aux questions de SaphirNews.



SaphirNews : Comme vous avez pu le souligner dans vos travaux, l’Aïd al-Adha dans les pays musulmans est une pratique publique qui a pignon sur rue. Quelle visibilité peut avoir le sacrifice en Europe où la religion reste du domaine privé ?

Anne-Marie Brisebarre : Il est vrai que, dans les pays musulmans, cette grande fête s’inscrit dans l’espace du village en milieu rural et du quartier dans les villes. Le sacrifice qui en est le centre est normalement effectué dans le cadre de la maison par le père de famille. Mais sa réalisation dans le même temps – en référence au pèlerinage à La Mecque – par l’ensemble de la oumma, la communauté des croyants, lui donne une dimension collective donc une visibilité maximale : c’est le regard des voisins qui valide l’accomplissement de cet acte rituel recommandé.

Dans le contexte européen, en particulier dans la France laïque, cette fête qui ne bénéficie pas d’un jour de congé officiel pose bien des problèmes. Le plus difficile à résoudre concerne le sacrifice familial du mouton, régulièrement dénoncé comme barbare par des associations de protection animale. Ce sacrifice est assimilé à un abattage rituel pour la boucherie et doit légalement se faire à l’abri des regards, dans un abattoir. Or, ces établissements sont actuellement très peu nombreux aux portes des grandes villes.

Depuis quelques années, les chaînes de télévision nationales ont fait un effort pour informer l’ensemble des citoyens français sur la date, et surtout sur le sens de cette grande fête de l’islam, deuxième religion de France, essayant de mettre en avant d’autres aspects et d’en gommer un tant soit peu la part sanglante : la prière à la mosquée, le rassemblement familial, les festivités culinaires, les cadeaux aux enfants, tout ce qui rapproche l’Aïd de la fête de Noël.

Comment réagissent les collectivités locales européennes à la visibilité de l’Aïd al-Adha et surtout comment entendent-elles répondre aux problèmes que cela implique ?

[Anne-Marie Brisebarre :]b Pendant longtemps, la stratégie des pouvoirs publics français, au niveau local et national, a consisté à ignorer cette fête, le sacrifice ayant souvent lieu au domicile familial – le fameux « mouton égorgé dans la baignoire » à la une de la presse – ou dans les fermes autour des grandes villes, et à n’intervenir qu’en cas de « troubles à l’ordre public ».

Cependant, dans la région parisienne, des municipalités confrontées à de tels troubles ont, dès les années 80, cherché des solutions acceptables pour tous leurs administrés, musulmans et non musulmans. Car une des spécificités françaises, par rapport aux autres pays européens où existent des quartiers ethniques, est la mixité de l’habitat : nos cités des grandes villes ou de leurs banlieues rassemblent dans un même lieu des familles d’appartenances religieuses et culturelles diverses. Cette mixité, envisagée comme garante d’intégration, devient source de tensions lorsque se produisent des évènements révélateurs d’altérité, comme la pratique du sacrifice dans les espaces communs des cités (garages, caves des immeubles…). Des sites municipaux de sacrifice ont donc été organisés avec l’appui des pouvoirs publics, relayés dans les années 1990 par des « sites dérogatoires de sacrifice » dans la grande couronne parisienne, puis à la périphérie de la plupart des grandes villes. Ces espaces temporaires de sacrifice, souvent en plein air, devaient être situés « hors de la vue des non-musulmans », donnant à un acte religieusement valorisé un caractère caché.

Coupable d’avoir « organisé l’illégalité », l’administration française a été rappelée à l’ordre par le Bureau vétérinaire de l’Union européenne en 1999 et menacée de fortes amendes si elle continuait à « violer » la directive européenne 93/119 en « autorisant l’abattage rituel pratiqué en plein air par des personnes non autorisées » ce qui se produit lorsque « des milliers de moutons sont mis à mort rituellement en plein air en France au cours de la fête de l’Aïd el-Kébir ». Fin 2001, un arrêt du Conseil d’Etat a donc interdit toute dérogation, cantonnant de nouveau aux abattoirs la pratique du sacrifice musulman. Or ces établissements sont situés en majorité dans les régions de production des animaux, c’est-à-dire loin des villes. Ainsi, la plupart des départements de la région parisienne ne possèdent aucun abattoir. Aussi, après une tentative peu concluante d’utilisation d’abattoirs mobiles à Pantin (Seine-Saint-Denis) et Evry (Essonne) en 2004, la plupart des familles qui y résident et veulent continuer à sacrifier ne peuvent le faire que dans la clandestinité, comme par le passé.

Dans d’autres pays d’Europe pourtant soumis aux mêmes réglementations communautaires, les pouvoirs publics continuent à fermer les yeux sur les pratiques sacrificielles musulmanes car, en dehors du recours aux abattoirs, un grand nombre se déroule de façon cachée, dans l’espace domestique pavillonnaire en Belgique ou dans des quartiers ethniques en Angleterre ou en Allemagne. Dans ce dernier pays, comme en Espagne, on peut accepte que les fermes servent de lieu de sacrifice pour l’Aïd.

Ainsi le choix courageux des pouvoirs publics français de permettre la pratique du sacrifice, tout en contrôlant les nuisances d’un acte s’insérant difficilement dans l’espace urbain, s’est donc retourné contre la France mais aussi et surtout contre les familles de confession islamique.

La grande distribution à chaque fête de l’Aïd al-Adha montre un intérêt commercial chaque fois plus fort pour répondre à la demande des musulmans. Quelles vont être les principales conséquences sur l'observation du rite ?

Anne-Marie Brisebarre : Déjà, à la fin des années 80, un supermarché de la banlieue parisienne s’était lancé dans la vente de moutons vivants pour l’Aïd al-Adha. Les conditions d’hébergement et d’affouragement de ces animaux laissant à désirer, de telles opérations avaient été par la suite interdites, les services vétérinaires préférant voir le commerce de moutons vivants pour l’Aïd assuré par des professionnels de l’élevage afin de respecter au mieux les règles du bien-être animal.

La grande distribution cherche depuis plusieurs années à capter le marché de la viande halal jusqu’alors détenu par les boucheries musulmanes. Fournir des carcasses de moutons aux familles pour l’Aïd al-Adha est une opération commerciale particulièrement lucrative convoitée par plusieurs enseignes qui cherchent à bénéficier de la caution de certains représentants des grandes associations représentées au sein du CFCM.

Dans le contexte d’interdiction des sites dérogatoires et de rareté des abattoirs de proximité, remplacer le sacrifice par l’achat d’une carcasse de mouton au supermarché est une solution à laquelle de nombreuses familles résidant dans la région parisienne ont dû se résigner. Mais il y a « tromperie sur la marchandise » si cette grande surface affirme vendre, le jour même de la fête, des carcasses de « moutons de l’Aïd », c’est-à-dire d’animaux certifiés sacrifiés après la prière de l’Aïd al-Adha. En ce qui concerne l’offre de Carrefour, les moutons ont été achetés et devaient être abattus en Angleterre, ce qui rendait matériellement impossible leur mise en vente le jour même de la fête, à Evry par exemple.

Il s’agissait donc de viande halal, semblable à celle vendue quotidiennement dans les boucheries, et non de moutons sacrifiés. Le sacrifice de l’Aïd al-Adha n’étant pas une obligation pour le croyant musulman, mais une recommandation pour celui qui peut l’accomplir, les familles urbaines seront sans doute de plus en plus nombreuses à devoir accepter de ne pas sacrifier et à privilégier la prière et la joie de se retrouver en famille autour d’un repas de fête. Cependant certains musulmans dénoncent la perte symbolique que représente, pour eux et leurs enfants, ce passage d’un acte sacrificiel, commémorant la soumission d’Ibrahim, à un achat de viande halal !

L’Aïd al-Adha amène la campagne à la ville durant tout le temps de la fête. Qu’est ce que cela produit chez les gens ?

Anne-Marie Brisebarre : Cet envahissement des villes par le bétail destiné au sacrifice se produit chaque année, quelques temps avant la fête, dans les pays musulmans : ainsi, au Maghreb et en Afrique de l’Ouest, des marchés aux ovins sont organisés par les autorités municipales.

Dans les jours qui précèdent l’Aïd, dans tous les quartiers, sur les terrasses et dans les cours des maisons, mais aussi sur les balcons des appartements et même dans les rues, il y a des moutons. A Dakar, des moutons sont élevés en ville pendant plusieurs mois au cœur des maisons. Ces animaux font pratiquement partie de la famille, on leur donne un nom, ils sont l’objet de nombreuses attentions, en particulier de la part des enfants. Les villes vivent alors au rythme des moutons, retentissant jour et nuit du son de leurs bêlements, jusqu’au moment où les pères de famille, le matin de la fête au sortir des mosquées, accomplissent le sacrifice.

Jusqu’à la fin des années 1980, en France, des éleveurs et des maquignons amenaient des camions entiers de moutons depuis les grandes régions d’élevage ovin jusqu’aux portes des grandes villes et même dans les cités de banlieue. Dans les années 1990, des arrêtés ont été pris dans la plupart des départements pour arrêter ce commerce non contrôlé et coupler les ventes de moutons avec les abattoirs et les sites dérogatoires de sacrifice, évitant ainsi que les animaux soient sacrifiés dans des lieux inappropriés, sans aucun contrôle vétérinaire garant de la santé des bêtes et des hommes.

SaphirNews : L’islam évolue dans un monde quasiment urbain. Quel visage prend l’Aïd al-Adha à l’heure de la mondialisation ?

Anne-Marie Brisebarre : Il est certain que la pratique du sacrifice en milieu urbain pose de nombreux problèmes en Europe comme dans les pays d’islam majoritaire. Même à La Mecque, pour les sacrifices effectués lors du Pèlerinage, il a fallu bâtir un immense abattoir afin de contrôler les nuisances dues à la multiplication d’un tel acte sanglant, en particulier d’un point de vue sanitaire.

Au Maroc et en Tunisie, des voix s’élèvent depuis plusieurs années pour déplorer une situation pour le moins archaïque et dénoncer la pratique du sacrifice dans les grandes villes. Pourtant, la modernité est en route et, pour l’Aïd al-Adha 2006, un site web marocain proposait aux familles résidant à Rabat et Casablanca l’achat de leur victime sur un « marché virtuel » de moutons et sa livraison à domicile au moment désiré, résolvant ainsi le problème de la garde de l ‘animal. Restait alors, pour ceux qui résident dans un appartement, à trouver un lieu pour le sacrifice. Dans certaines métropoles musulmanes, on a pris l’habitude de se rendre dans les abattoirs ou sur des sites organisés près des marchés aux ovins, comme nous l’avons vu faire à Nouakchott, en Mauritanie. Deux raisons sont alors invoquées, l’impossibilité de sacrifier dans l’habitation familiale, mais aussi la perte de savoir du père qui ne sait plus ni égorger ni dépouiller un mouton et doit alors avoir recours aux services d’un professionnel.

Il n’y a donc pas qu’en pays d’islam minoritaire qu’on constate une profonde transformation du rituel sacrificiel : si le père ne prend plus le couteau et que l’égorgement rituel ne peut plus avoir lieu dans l’espace domestique en présence de toute la famille, le sens profond du sacrifice de l’Aïd al-Adha risque de se perdre faute de transmission.