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Islamophobie : « Les thèses les plus racistes trouvent désormais des soutiens parmi les antiracistes »

Entretien avec Sami Debbah, président du Collectif contre l’islamophobie en France

Rédigé par Propos recueillis par Fouad Bahri | Lundi 24 Septembre 2007 à 11:09

Suite aux dernières conclusions du rapporteur spécial de l’ONU sur le racisme, Doudou Diène, dénonçant la montée de l’Islamophobie en Europe et indiquant que la diffamation religieuse, et notamment la vision négative de l’Islam dans les pays occidentaux, est une menace pour la paix dans le monde, SaphirNews.com a souhaité faire réagir le Collectif contre l’Islamophobie en France.



SaphirNews.com : Un rapport de Doudou Diène s'inquiète de la hausse de l'islamophobie en Europe. Que vous inspire ce rapport ?

Sami Debbah : Il est en effet très inquiétant de constater une généralisation du sentiment islamophobe en Europe. Comment un continent qui en moins d’un demi siècle a connu deux génocides (juif avec le nazisme et musulman en ex Yougoslavie) et une privation de liberté à grande échelle sous le régime soviétique peut il accepter en son sein des thèses visant non seulement à discriminer puis marginaliser sa composante musulmane mais, plus grave, à l’éliminer de son paysage social, culturel et cultuel?

SaphirNews.com : Quelles formes cette islamophobie européenne a t'elle prise ?

Publication en 2005 par le Conseil de l’Europe : L'islamophobie et ses conséquences pour les jeunes
Sami Debbah :Les formes sont diverses selon les pays et se fondent également sur divers modèles de société.

Dans certains pays, les islamophobes prennent pour cheval de bataille l’interdiction de construction de lieux de cultes alors que d’autres manifestent leurs sentiments en prônant des discours de haine visant à crisper les populations vis-à-vis de l’islam et des musulmans.

Ces discours tentent de se construirent autour de thèmes constituant les fondements du modèle de société dans laquelle ils vivent. Ainsi dans tel pays la laïcité tentera de justifier les discriminations que subissent les femmes qui portent le hijab à l’école ou dans l’emploi alors que l’un des principes fondateur de la laicité est justement de garantir la liberté d’opinion et de culte pour l’ensemble de la société. D’autres se fondent sur une vision réductrice voir archaïque de l’héritage chrétien de leur pays qui considèrerait comme uniquement valable le culte chrétien en Europe.

Mais un dénominateur commun caractérise le phénomène islamophobe sur notre continent. C’est la banalisation des thèses et discours d'extrême droite à la fois dans le message politique et dans le traitement de l'information.
Les thèses les plus racistes trouvent désormais des soutiens parmi les antiracistes d’hier qui tentent de se disculper en invoquant des engagements passés dans des luttes pour l’égalité des droits ou des manifestations contre l’extrême droite.

Ainsi, des prises de position politiques islamophobes ou des écrits d'intellectuels ou de medias n'émeuvent que très peu pour ne pas dire pas du tout l'opinion publique. Plus grave. Les associations des droits de l'homme ou de lutte contre les discriminations ne sont pas épargnées par ce phénomène puisqu'elles n'agissent que très peu lorsqu'elles ne sont pas elles mêmes complices.

SaphirNews.com : Que pouvez-vous nous dire sur la situation française ? Constatez-vous une stagnation, un recul ou bien une hausse de l'islamophobie par rapport aux précédentes années ? Des exemples...

Sami Debbah :D’après les éléments que le CCIF possède, durant les deux dernières années (2005-2006) le nombre de cas signalés a diminué par rapport aux années 2003-2004 qui ont été des années particulièrement dures pour les citoyens musulmans dans notre pays avec la campagne massive contre l’islam et les musulmans afin de justifier la mise en place du vote de la loi interdisant le hijab dans les établissements publiques et que certains tentent depuis d’étendre à d’autres lieux publiques et d’autres catégories de personnes.

Il n’en demeure pas moins que si les faits recensés sont en baisses pour la période relevé, à peu près de façon similaire à celle des actes racistes, le sentiment islamophobe quant à lui est bien réel et est nettement en hausse ainsi que la relevé le rapporteur spécial de l’ONU dans son rapport paru il y a quelques jours. Si l’on rejette très clairement le racisme et l’antisémitisme dans notre pays, on considère comme moins grave voir même comme acceptable les idées islamophobes que l’on pare souvent du subterfuge de la liberté d’expression qui soi dit en passant est une notion très encadrée pour les responsables associatifs musulmans ainsi que pour les imams.

SaphirNews.com : Combien d'affaires au juste ont abouti en justice ?

Sami Debbah :Les procédures juridictionnelles étant assez longues, nous ne pouvons faire état pour le moment que d'une seule affaire ayant abouti positivement (l'affaiire d'une SARL de prêt-a-porter).

Nous sommes dans l'attente d'un délibéré fin septembre, deux autres recours sont pendants devant les juridictions compétentes (Institut Galilée), et deux plaintes ont été adressés au procureur de la République (salariés aéroport de Roissy, Mairie d'Argenteuil).

Par ailleurs, plusieurs dossiers ont pu être résolus amiablement, notamment celles visant à faire respecter le droit à la formation professionnelle, le droit à l'accompagnement scolaire des mères parents d'élèves voilées.

En cette dernière matière, concernant les discriminants les plus récalcitrants, nous avons saisi la Halde, ce qui a donné lieu à la délibération du 14 mai 2007.

SaphirNews.com : L'an dernier, vous constatiez que la première source des actes islamophobes en France, était l'Etat. Ce constat a t'il changé ? Le modèle français est-il particulier ?

Sami Debbah :Le CCIF s’est fixé comme objet d’étude et d’analyse le phénomène islamophobe en France et malheureusement il y a encore beaucoup à faire. D’autant plus que le CCIF doit convaincre l’Etat de protéger les citoyens de confession musulmane contre les méfaits de leurs diverses administrations qui sont la première source des cas de discrimination islamophobe et qui depuis deux ans ont vu leur proportion passée d’un peu plus de 60% à 90% des cas recensés.

Une nouvelle tendance se dessine et devient de plus en plus inquiétante. Ce sont des phénomènes d’intolérance au sein d’entreprises qui mènent à diverses formes de pressions et de menaces. Ainsi, un homme qui laisse pousser sa barbe ou une femme qui décide de porter le hijab est transféré dans un autre service ou un autre poste qui n’a absolument rien à voir avec sa compétence. Souvent cette rétrogradation est l’antichambre pour un futur licenciement. Aussi, on ne s’embarrasse pas de dire à un candidat lors d’un rendez vous pour un entretien que son profil correspond tout a fait au poste voir même qu’il est au dessus des attentes mais sa pratique (barbe ou hijab) les empêche de donner une suite favorable à sa candidature.