Economie

Fethallah Otmani de AVS : 'On nous a souvent reproché de ne pas assez communiquer'

Entretien avec le directeur administratif d'AVS, Fethallah Otmani

Rédigé par Propos reccueillis par Assmaâ Rakho Mom | Lundi 31 Mars 2008 à 10:28

Sous le thème "Pour un meilleur dialogue sur l'abattage rituel en France", l'organisme de certification halal AVS organise, le 1er avril prochain, une journée de conférence traitant des aspects religieux, scientifique, économique et juridique de cette question. A cette occasion, Saphirnews a mené une interview avec le directeur administratif de l'association AVS, Fethallah Otmani. Entretien.



Saphirnews : Pourquoi et pour qui est organisée cette journée de conférences ?

Fethallah Otmani : Tout simplement parce que nous sommes un acteur du marché du halal depuis maintenant près de 20 ans. On s'est essentiellement axés sur une activité de terrain nous permettant de satisfaire les besoins de la communauté musulmane, et on est restés focalisés sur cette partie-là pendant très longtemps. On nous l'a d'ailleurs souvent reproché de ne pas assez communiquer. Depuis quelques années on a essayé de faire des efforts à ce niveau-là, et on se rend de plus en plus compte qu'il est indispensable de communiquer, pas uniquement à destination des consommateurs, les plus concernés par la problématique, mais aussi pour tous les acteurs qui gravitent autour de cette question. Chacun travaille de son côté de manière assez cloisonnée, et c'est une des raisons qui a fait que nous avons rejoint le réseau européen chargé de l'étude sur l'abattage rituel, qui est partie prenante de cette journée.

L'objectif est d'essayer de décloisonner progressivement pour échanger et discuter d'une part, l'objectif n'étant pas d'arriver à un consensus mais de faire en sorte que l'on puisse débattre puisque c'est un sujet de plus en plus passionné.

Les conférences s'adressent-elles uniquement aux professionnels ?

Logo de l'association AVS
F. O. : Cela dépend de ce que vous entendez par professionnels. Parce qu'il y a tous les acteurs de la société civile : les politiques, les chercheurs, les membres de ces différents réseaux qui travaillent sur la question depuis un certain nombre d'années, et les professionnels au sens premier du terme, à savoir les abattoirs, etc. Ceux-là aussi sont bien entendu concernés, et au premier chef.

Mais on n'écarte pas pour autant les consommateurs musulmans qui souhaiteraient venir participer à ce débat qui sera beaucoup plus technique, basé d'un côté sur le souci scientifique lié à la question de l'abattage rituel et en particulier la question de l'étourdissement qui pose de plus en plus débat, et d'un autre côté sur des problématiques liées à la question économique. Donc c'est vrai que ce sont des éléments qui peuvent désintéresser une bonne partie des consommateurs musulmans, mais ceux qui s'y intéressent peuvent bien entendu participer

Selon vous, quels sont les principaux enjeux sociaux, économiques et juridiques du marché halal ?

F. O. : Le premier enjeu pour nous est un enjeu religieux. La question du halal, avant d'être un enjeu économique ou social, est d'abord un enjeu religieux. C'est un ordre divin, avec toutes les conséquences que cela peut engendrer sur la vie du croyant, et c'est cette dimension qui prime : ce sera d'ailleurs tout l'objet de l'introduction de ce débat. C'est ce qu'on souhaite rappeler à tous les acteurs, les intervenants présents n'étant pas forcément tous de confession musulmane.

S'agissant des autres enjeux, sociaux, économiques, juridiques ou politiques, on peut les diviser en deux grandes catégories, la première étant celle économique. Le marché de l'agroalimentaire en France est loin d'être le marché qui se porte le mieux actuellement, et d'après la plupart des études qu'on a pu lire ces dernières années, un des rares secteurs dans l'agroalimentaire qui donne des perspectives de croissance importantes, c'est le marché du halal. Donc il y a un enjeu économique important qui fait que forcément la plupart des acteurs économiques présents sur ce marché ont besoin de se positionner, et comme tout acteur économique, ils vont avoir des contraintes. Celles-ci vont être d'ordre juridique, social et culturel.

Toutes ces contraintes vont être plus ou moins liées à la question du politique, qui elle-même s'étend à la place des musulmans en France et en Europe. Aujourd'hui, des discussions sont menées sur la question du halal et la problématique est la suivante : quelle place est-ce que l'on donne aux musulmans dans ces discussions et dans les décisions qui seraient prises par la suite ? Les institutions étatiques seront obligées de légiférer à un moment ou à un autre, de prendre position, mais il est nécessaire de prendre en considération la parole des musulmans sur ce sujet en particulier.

Le marché semble s'organiser de manière très anarchique. Comment évolue-t-il concrètement ?

F. O. : Sur le plan économique, il est pas du tout anarchique, c'est un marché très organisé. Les distributeurs, les abattoirs, les différents commerçants, etc sont organisés comme sur n'importe quel marché. Donc sous l'angle économique, il est pas plus anarchique qu'un autre et au contraire c'est un marché qui se structure de plus en plus, qui apporte même de l'innovation par rapports aux modèles existants.

L'autre aspect c'est que la plupart des structures positionnées sur ce marché ne sont pas uniquement positionnées sur le marché du halal et forcément il est très difficile d'avoir là les chiffres concernant uniquement le marché du halal.

Mais qu'est-ce qui fait qu'en France nous n'avons pas un interlocuteur unique et valable, un seul organisme de certification pour le halal ?

F. O. : Le moins que l'on puisse dire c'est que l'organisation des musulmans pose beaucoup de problèmes aujourd'hui, et dans beaucoup de secteurs. Et l'organisation du marché du halal pose problème parce que justement dès le départ les musulmans n'ont pas réussi à se mettre d'accord sur une définition du halal, sur les process de contrôle qu'il faudrait mettre en place, sur la stratégie à adopter vis à vis des différents acteurs de ce marché, en particulier économiques, et donc chacun des acteurs présents sur ce marché essaye de travailler dans son coin, d'apporter sa pierre à l'édifice. Certains construisent, certains déconstruisent malheureusement. C'est souvent le cas quand c'est peu organisé. Donc c'est une vérité qui concerne les musulmans dans leur ensemble et pas seulement le marché du halal.

Où en est le dialogue avec les autorités sur l'abattage rituel musulman ?

F. O. : Il y a quelques années de cela, au CFCM, une commission avait été mise en place chargée de faire des propositions concernant le halal. Nous avions été conviés à une réunion. Nous étions persuadés qu'il y avait peu de chance que tout le monde se mette d'accord, mais nous avions dit qu'au moins si nous ne sommes pas d'accord sur des questions d'étourdissement, de process de contrôle, etc, mais si nous pouvions arriver à ressortir avec une définition du halal qui soit validée par le CFCM et qui puisse être déposée et reconnue sur le plan juridique, cela permettrait de faire en sorte que les personnes qui trichent sur ces questions-là puissent être attaquées. Ce qui n'est pas possible aujourd'hui sauf sur si cela sort complètement des viandes autorisées, comme le porc. C'est-à-dire qu'aujourd'hui quiconque vend un boeuf non sacrifié sous le label halal ne peut pas être attaqué parce qu'il n'y a aucune définition du halal.

La deuxième chose proposée à ce moment-là, c'est qu'une organisation indépendante vienne contrôler les différents organismes de certification puisque chacun, et nous les premiers, affirmont que nous avons un système de contrôle, que nous suivons un certain nombre de procédures, mais rares sont les consommateurs qui ont la possibilité de vérifier ce que l'on fait. Ils se basent beaucoup sur la confiance.

Ni la première proposition ni la seconde n'ont jamais abouties. De ce que l'on sait, aujourd'hui, la commission du CFCM sur le halal n'existerait plus, mais cela reste à vérifier

Enfin, l'AFNOR pourrait bientôt développer et appliquer une norme NF Halal. Qu'en pensez-vous ?

F. O. : Qu'on légifère sur la question du halal, de toute façon, nous nous sommes partisans. Parce que s'il y a une anarchie c'est bien à ce niveau-là. On ne peut pas fonctionner sur ce terrain du halal sans qu'à un moment donné il y ait un minimum de législation qui soit mis en place, qui permette d'imposer aux différents acteurs un minimum de transparence.

Le souci c'est comment légiférer. Aujourd'hui il y un certain nombre d'acteurs importants sur ce marché qui ne sont pas du tout concertés. Ce que nous demandons c'est qu'il y ait de la concertation avant de légiférer, et que ce débat soit dépassionné.

Et ce n'est pas servir le marché du halal que de ne pas discuter avec tout le monde. Si l'on n'est pas dans cette logique d'échange et de respect mutuel, pour nous ce sera simple. La production actuellement faite en France sera faite à l'étranger. Ce sont donc les institutions économiques françaises qui seraient mises en danger. Elles ont un marché potentiel avec les musulmans Français, mais elles risquent de les perdre au profit d'institutions économiques étrangères.