Ramadan

Et si l’on regardait le ciel pendant la Nuit du doute ?

Ramadan

Rédigé par Abd-al-Haqq Guiderdoni | Mercredi 19 Aout 2009 à 10:48

Quand le mois de Ramadan 1430, celui de l’année 2009, débutera-t-il ? Tous les musulmans du monde se posent actuellement, et légitimement, cette question. Comme chaque année, les uns et les autres échangent des « prévisions » sur la date possible : vendredi 21 août ou samedi 22 août ? Et, comme chaque année, il faut constater que les débats sont vifs. Mais pourquoi est-ce, apparemment, si difficile de fixer une date qui fasse l’objet d’un consensus ?




Un symbole de l’islam : le croissant de lune

Chacun sait en effet qu’il s’agit simplement de voir le fin croissant de la lune montante (hilal), après la Nouvelle Lune, pour que débute le mois de Ramadan, neuvième mois du calendrier lunaire islamique, et que les musulmans se mettent à pratiquer le sawm, quatrième pilier de l’islam, le jeûne rituel de la première lueur de l’aube jusqu’au coucher du bord supérieur du Soleil.

Dans le passage bien connu du Coran qui institue le sawm [s. 2, v. 182-187], Dieu précise : « Quiconque d’entre vous qui verra le mois qu’il jeûne pendant ce mois » ; et le Prophète précise à propos du hilal : « Jeûnez quand vous le voyez, et cessez le jeûne quand vous le voyez » [c’est-à-dire, quand commence le mois d’après].

Cette vision du croissant (ru’yat-al-hilal) n’est pas seulement le moyen de compter le temps. Elle correspond aussi, selon de nombreux commentateurs, à un symbole (mathal) proposé par Dieu, celui du cœur du croyant qui peu à peu s’illumine de la lumière de Dieu, et se prépare à revivre la « descente » du Saint Coran. Le signe de l’étoile de la Révélation accueillie par le cœur est d’ailleurs le symbole même de l’islam, et trône sur de nombreux minarets.

Nouvelle Lune et formation du croissant

Si l’événement astronomique du hilal est si bien défini, il devrait être possible de prédire les choses à l’avance, à l’époque où l’être humain est capable d’envoyer des sondes pour explorer les planètes du système solaire, et d’observer des galaxies situées à des milliards d’années-lumière.

La chose prend un relief particulier en cette année 2009, déclarée « Année mondiale de l’astronomie » par l’UNESCO et l’Union astronomique internationale (UAI). L’ambition de l’Année mondiale de l’astronomie est que, au moins une fois dans l’année, tous les citoyens du monde puissent observer le ciel et se rendre compte de leur présence dans le cosmos. De nombreuses manifestations astronomiques ont eu lieu dans tous les pays, y compris les pays musulmans, et ceux où vivent d’importantes communautés musulmanes, comme la France. Beaucoup d’élèves et d’étudiants ont, notamment, été incités à mieux comprendre les mouvements apparents du Soleil et de la Lune. Cela devrait donner une bonne préparation pour cette question de la vision du hilal.

Mais le processus qui permet de déterminer le premier jour du Ramadan est complexe. Il met en jeu − en plus des connaissances astronomiques développées depuis des siècles (notamment par les astronomes musulmans) − ce qu’il faut bien appeler des « facteurs » de nature idéologique. La situation confuse que nous subissons depuis plusieurs années est le résultat de l’influence de ces facteurs.

Pour commencer, il faut rappeler quelques données astronomiques indispensables. Une « Nouvelle Lune » a lieu à chaque cycle lunaire, quand la Lune est au plus près de l’axe Terre-Soleil, et nous montre sa face non éclairée par le Soleil. Il s’agit là d’un événement global, qui vaut pour la Terre entière, et qui est déterminé avec une grande précision par le calcul astronomique. La nuit qui suit la Nouvelle Lune est appelée la « Nuit du doute ». Après l’instant de la Nouvelle Lune, il faut attendre, suivant les cas, de 12 à 18 heures, pour que la Lune s’écarte suffisamment de cet axe, et commence à montrer une partie très mince de sa face éclairée (le croissant ou hilal).

La vision du croissant : possible ici, impossible ailleurs

Suivant la localisation de l’observateur sur Terre, le croissant sera visible ou non au début de cette Nuit du doute. Le calcul sur la possibilité de voir le croissant a fait l’objet de travaux astronomiques depuis l’Antiquité, et jusqu’à l’époque moderne, en passant par la période de l’apogée du monde musulman.

Le résultat de ces travaux est que l’on peut définir avec précision où et quand il sera impossible de voir le hilal, et où et quand il sera facile de le voir. Il existe toutefois une région « intermédiaire », où la situation dépend beaucoup de la transparence de l’atmosphère et des moyens d’observation dont se dotera l’observateur, c’est-à-dire de la qualité de son télescope.

Si l’observateur voit le croissant ce soir-là, le mois de Ramadan débute pour sa « zone ». Sinon, on prolonge d’un jour le mois lunaire précédent, et le premier jour de jeûne de la « zone » sera le surlendemain. Alors que la Nouvelle Lune est un événement global, la vision du croissant, quant à elle, demeure un événement local, qui vaut pour une « zone » donnée. Bien évidemment, la taille de la « zone » reste l’objet d’interprétations.

À l’époque du Prophète et des premières générations de musulmans, la zone était peu étendue, puisque les moyens de communication étaient limités, et l’on ne s’offusquait pas que, d’une ville à l’autre, le mois du jeûne commence avec un jour de décalage. Désormais, les moyens de communication permettent d’échanger d’un bout à l’autre de la Terre. Mais, du coup, un autre problème apparaît, puisque le hilal peut être visible à un endroit, et ne pas être du tout visible à un autre. Ceux qui ne voient pas le hilal, mais sont informés qu’on l’a vu ailleurs, doivent-ils jeûner ? En fait, cela dépend aussi de l’heure à laquelle leur parvient l’information…

Cette année sera, à cet égard, un cas exemplaire où l’heure de l’information prend tout son sens. La Nouvelle Lune d’avant Ramadan 1430 aura lieu le jeudi 20 août à 12 h 01, heure civile française. En fait, les calculs astronomiques montrent, avec certitude, que le croissant ne sera visible ce soir-là ni de France ni, d’ailleurs, d’aucun lieu en Europe ou au Maghreb. En suivant la tradition, il faudrait donc reporter le début du jeûne en France à samedi 22 août.

Un calendrier global ?

Mais une exigence nouvelle est apparue dans le monde musulman : celle d’avoir un calendrier qui permette de prédire les mois lunaires avec certitude de façon globale.

Il y a d’abord des raisons économiques. L’incertitude sur le début du mois cause des problèmes pour les entreprises, pour les administrations, pour les agences de voyage.
Il y a aussi une motivation plus idéologique. Un début et une fin de mois aussi « imprévisibles », qui varient d’un endroit à l’autre, empêchent le calendrier islamique d’être utilisé par les sociétés musulmanes modernes comme un « élément » de civilisation, en face, ou à la place, du calendrier grégorien considéré comme « occidental » ou « chrétien ».
Il y a enfin, et surtout, une nouvelle perception de ce que doit être l’unité de la umma : non plus seulement le respect de principes communs, mais celui de « faire les choses en même temps, et de la même façon ». Pour cette sensibilité, la « zone » de l’observateur, ce n’est pas un pays, c’est tout le monde musulman. Mais n’est-ce pas là confondre unité et uniformité ?

C’est ainsi que de nombreuses voix s’élèvent pour proposer un calendrier « global », qui permette à toute la umma de débuter et de finir le jeûne « en même temps ». Plusieurs solutions ont été proposées.

Qu’il suffise de dire ici qu’aucune n’est pleinement satisfaisante, c’est-à-dire qu’aucun critère global ne permet de respecter la prescription de la visibilité locale du croissant, en tout lieu et pour chaque année. Il faut donc choisir : où l’on reste dans la compréhension que le hilal doit être visible localement, et l’on n’a pas de calendrier global. Où l’on pense que le calendrier doit être global, et, quelle que soit la solution choisie, on n’aura pas la garantie que le hilal sera effectivement visible année après année, dans toutes les situations.

Qu’il nous soit permis de donner, modestement, notre avis d’astrophysicien et de croyant : nous préférons la solution où le hilal doit être visible localement.

Et cette année ?

Un critère global très utilisé est qu’il suffise que le croissant soit visible en un point de la Terre pour que le début du mois soit décidé partout. Cette année risque d’être particulièrement critique : le croissant ne sera visible, jeudi 20 au soir, qu’au sud-ouest du continent sud-américain, et avec difficulté, c’est-à-dire que la vision requerra l’utilisation d’un télescope, dans de bonnes conditions atmosphériques. Par exemple, le croissant pourrait être vu au Chili, aux alentours du coucher du soleil là-bas, qui aura lieu à Santiago à 18 h 19. Au Chili, le jeûne pourra alors commencer jeudi soir.

On pourrait alors décider que le mois de Ramadan débute jeudi soir, et commencer à jeûner vendredi 21. Mais il y aurait un problème avec ce choix : le décalage horaire, qui est de six heures entre le Chili et la France. Quand il sera18 h 19 à Santiago, il sera 0 h 19 du matin, le vendredi en France.

En faisant débuter le Ramadan jeudi soir en France, on aurait donc décidé du début du mois, fait la prière de ‘isha de jeudi (à 22 h 26, à Paris) et les prières des tarawîh juste après, alors que, à cette heure-là, personne sur Terre n’aurait encore pu observer le hilal. L’information sur la vision du hilal, en Amérique du Sud, si elle a lieu, ce qui n’est pas garanti, parviendra en effet trop tard en France. Cela ne nous paraît pas acceptable. Ce choix ne serait-il pas un symptôme de la « déréalisation » qui frappe les sociétés modernes, et qui nous fait oublier qu’au-delà des calculs il y a un vrai Soleil et une vraie Lune ?

La solution la plus sage sera, jeudi 20 au soir, après la prière de maghrib, de constater que le hilal n’est pas visible en France, et qu’à ce moment aucune information de vision ne nous sera parvenue d’Europe ni du Maghreb. On décidera alors d’ajouter un jour à Sha’ban, et de fixer le 1er jour de Ramadan à vendredi 21 au coucher du soleil. Le premier jour de jeûne sera alors le samedi 22 août.

Seule cette solution est explicable à la société française, et en particulier aux astronomes, qui nous regardent et s’interrogent souvent sur les pratiques bizarres de notre communauté musulmane de France en matière de calendrier. En cette Année mondiale de l’astronomie, il faudrait penser, enfin, à regarder le ciel lors de la Nuit du doute, et le lendemain soir.
Rien n’est plus beau en effet que ce hilal, et l’astérisme qu’il forme fréquemment dans le ciel avec une planète, ou une étoile brillante…




Abd-al-Haqq Guiderdoni est astrophysicien, directeur de l’Institut des hautes études islamiques (IHEI) et vice-président de l’Institut français de civilisation musulmane de Lyon (IFCM).