Points de vue

Du politique au spirituel

Rédigé par Assmaâ Rakho Nicolas Mom & | Lundi 4 Avril 2005 à 00:00

Union et fraternité. Tels furent les maîtres mots de La 22ème rencontre annuelle des musulmans de France organisée par l'UOIF. La première journée fut à dominante politique avec un temps fort spirituel. Pour la première fois depuis 1993, Dalil Boubakeur, le recteur de la Grande Mosquée de Paris et président du Conseil français du culte musulman (CFCM) avait fait le déplacement. En habitué de la rencontre, le Cheikh Abdallah Basfar a captivé un auditoire venu nombreux pour l’écouter. Son allocution consacrée à 'la dimension universelle de l'appel du Coran' aura constitué le point d'orgue de ces vingt-quatre heures.



Union et fraternité. Tels furent les maîtres mots de La 22ème rencontre annuelle des musulmans de France organisée par l'UOIF. La  première journée fut à dominante politique avec un temps fort spirituel. Pour la première fois depuis 1993, Dalil Boubakeur, le recteur de la Grande Mosquée de Paris et président du Conseil français du culte musulman (CFCM) avait fait le déplacement. En habitué de la rencontre, le Cheikh Abdallah Basfar a captivé un auditoire venu nombreux pour l’écouter. Son allocution consacrée à 'la dimension universelle de l'appel du Coran' aura constitué le point d'orgue de ces vingt-quatre heures.

Les principaux représentants des grandes formations du CFCM se sont succédés à la tribune. Tous ont insisté sur la nécessaire union des musulmans de France. Un Islam défini comme étant un et unique dans son dogme mais pluriel dans sa pratique, ce que traduit justement le thème de la rencontre avec l'expression 'islam de France'. Dans cette optique, les dirigeants des trois grandes composantes du CFCM (La grande mosquée de Paris, l'UOIF, la Fédération nationale des musulmans de France –FNMF-) ont tenu à figurer ensemble, réunis devant les caméras et photographes.

La participation de la Grande mosquée de Paris à cette rencontre de l'UOIF marque un tournant politique de l'islam de France. En sortant de l'ombre, d'abord depuis deux ans par le biais du CFCM, et bientôt avec la création de la Fondation des oeuvres de l'islam de France, ce que l'on surnommait, il y a peu, 'l'islam des caves' s'organise. En se structurant cahin-caha, non sans cafouillages, l'islam de France se frotte aux pouvoirs publics et, par là même, s'institutionnalise. Composante non négligeable de ces institutions désormais officielles, peut-on dire pour autant que l'UOIF devienne peu à peu consensuelle ? Ses dirigeants répondent d'une seule voix sur ce point : l'UOIF peut certes en arriver à sacrifier ses propres intérêts dans le but d'un compromis avec les instances publiques, mais jamais en sacrifiant les intérêts de l'Islam et de la communauté musulmane.

Soucieux de combler un déficit de communication, le bureau exécutif du CFCM est intervenu certes en décalage d'un jour sur le programme. Le but était d'éclaircir et de corriger ou de nier certains propos. Lhaj Thami Breze, président de l'Union, Fouad Alaoui, secrétaire général et Boubaker Al Hadj Amor sont en effet revenus tour à tour sur la loi du 15 mars 2004 et sur la Fondation des oeuvres de l'Islam de France.

Concernant la loi du 15 mars 2004, Fouad Alaoui a tenu à opposer un ferme démenti à toute rumeur ou écrit stipulant une quelconque participation de l'UOIF à la rédaction de la loi ou de ses articles. Et c'est en ce sens que le secrétaire général de l'UOIF a rappelé que le conseil d'administration qui s'était tenu dans le courant du mois de novembre 2003, soit quelques mois avant le vote définitif de la loi, avait à l'unanimité voté contre le texte. S'agissant de la Fondation des oeuvres de l'Islam de France, les principaux dirigeants de l'UOIF se sont attachés à préciser que celle-ci, quoique créée avec l'aide du ministère de l'Intérieur, garderait pleine et entière indépendance.

Revenant dans son discours sur la célébration cette année du centenaire de la loi 1905 sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat, Fouad Alaoui a rappelé que « la laïcité, c’est la liberté de conscience, mais aussi la liberté de pratiquer sa religion ». Dénonçant dans la foulée les dérives de la loi du 15 mars 2004 sur la laïcité, le secrétaire général de l'UOIF s'est dit affligé du fait qu' « on prive des jeunes filles d’instruction pour une seule faute, celle de montrer leurs oreilles. On prive des mamans de monter dans le bus scolaire pour accompagner en sortie leurs enfants, pour une seule raison : elles refusent de montrer leurs cheveux. On prive des enfants du droit de manger dans les cantines scolaires, conformément à leurs convictions religieuses, pour une seule raison : la nourriture commune fait partie des exigences du vivre ensemble dans notre République selon les dires d’un de nos élus locaux ». Fouad Alaoui a ensuite posé la problématique des « conditions minimales de l’intégration du culte musulman. Comment garantir la liberté de conscience et non la discrimination religieuse ? » Il a relevé la nécessité d'une « normalisation des relations entre la France et l’islam. Il s’agit d’en finir avec ce postulat qui tourne le dos à une grande évolution historique et qui stipule que l’islam est la religion de l’Etranger. L’islam est aujourd’hui, la religion de plus de deux millions de citoyens français. Il est également la religion de plusieurs autres millions de musulmans vivant en France depuis bien longtemps, partageant son sort et citoyens français de cœur ». Concluant enfin son intervention, Fouad Alaoui a insisté sur le fait que « repenser l’islam est à l’ordre du jour. Il y a bien sûr un seul islam dogmatique, rituel qui ne change pas. Mais il y a plusieurs applications de l’islam en fonction du contexte. Les musulmans, leurs théologiens et leurs institutions sont les premiers à travailler pour se donner les moyens de trouver leur équilibre dans leur société. Mais il est demandé en même temps, à la société tout entière, à ses décideurs en tête, d’accompagner cette construction. »

Dalil Boubakeur, recteur de la Grande mosquée de paris, et invité controversé de cette rencontre s’est lui aussi exprimé sur l’islam de France. Appelant les musulmans à faire preuve de 'fraternité' afin de 'répondre aux attentes de la communauté face aux défis mondiaux', Dalil Boubakeur s'est attaché à faire passer le message selon lequel les 'musulmans français ou les Français d'origine musulmane' peuvent parfaitement se sentir 'à l'aise au sein de cette société laïque'. Invoquant ensuite la parole divine qui atteste que ' en vérité, Allah ne modifie point l'état d'un peuple tant que les individus qui le composent ne modifient pas ce qui est en eux-mêmes', le Recteur de la mosquée de Paris a affirmé que ce verset nous 'interpelle dans notre devoir, notre dynamique de pensée', précisant que l'Islam s'adapte à tous les milieux et à tous les environnements. Revenant enfin sur le CFCM, Dalil Boubakeur a souligné que cette instance officielle a apporté à la communauté 'dignité' et 'responsabilité', et que celle-ci avait décidé 'le respect de la laïcité, propice à l'épanouissement'.

Vers un discours consensuel ?

La présence de la Grande Mosquée de Paris a suscité une interrogation quant à l’institutionnalisation de l’UOIF. Est-elle en passe de se déconnecter de sa base ? A cette interrogation, son président Lhaj Thami Breze répond  : « chaque année nous invitons tout le monde. Cette année La mosquée de Paris a accepté de venir. Cette année, la rencontre de l’UOIF symbolise une certaine unité des institutions islamiques. Il y a beaucoup de divergences entre nous, mais il y a aussi des points de convergence. Nous travaillons pour l’unité, mais de l’unité précède le débat. »

François Burgat souligne que « l’UOIF a cédé sur l’école mais n’a pas été récompensé. On observe une volonté d’extension de cette loi vers les hôpitaux, les universités. Cependant l’UOIF, par le CFCM, atteint un degré d’institutionnalisation légitime du culte musulman. ». « Il faut cependant faire attention à ne pas fabriquer de fausses élites » ajoute-t-il, en faisant référence à un passé colonialiste. Une institutionnalisation pour autant nécessaire ? « L’idée d’intégration n’implique pas la dissolution de l’individu. Il est nécessaire de respecter les règles de la représentation publique et la communauté musulmane a droit à la parole comme toutes les autres communautés », indique-t-il.

Pour Lhaj Thami Breze, l’UOIF n’a pas cédé sur le voile. « Il n’y a pas de grand écart entre notre base populaire et nous. Nous défendons la liberté de porter le foulard. D’ailleurs, la fondation des œuvres de l’islam est entre les mains des musulmans (fondation chargée de gérer le financement des lieux de cultes des musulmans, ndlr). Bien sûr, nous travaillons avec l’Etat, mais nous travaillons librement et sans complexe. La devise de l’UOIF n'est ni alignement systématique avec le gouvernement, ni opposition systématique. Nous travaillons en menant un débat et en trouvant de part et d’autre des compromis » tient-il à préciser.

En tout cas le principe des compromis semble adopté. Et l’UOIF a ses exigences, ses principes. « Nous condamnons les effets de la loi du 15 mars 2004. Sur le CFCM (Conseil français du Culte Musulman, ndlr), nous exigeons la démocratie pour l’élection de sa direction. Sur la formation des imams, nous exigeons la neutralité de l’Etat », clame son président.

De l’institutionnalisation à un rappel spirituel

La rencontre du Bourget a accordé une place à la spiritualité en invitant Cheikh Abdallah Basfar, habitué de ce rendez-vous et attirant un public aussi nombreux qu'attentif. La journée quelque peu politique a été entrecoupée par son intervention marquée de spiritualité. Enseignant de l'exégèse coranique à l'université Abou Fahd, il est revenu sur les points importants à respecter lorsque l'on souhaite accomplir une lecture sérieuse et réfléchie du texte sacré, précisant que le Coran restait accessible à tout un chacun et n'était nullement réservé à une élite de savants ou de fins connaisseurs des sciences religieuses.