Points de vue

Début et fin du mois du Ramadan : vers un inévitable calendrier unificateur ?

Rédigé par Smaïl Mostefaoui | Mardi 9 Juin 2015 à 09:00

Les musulmans de France verront cette année 2015 (1436 Hegire) un début du mois du Ramadan dans l’union. Selon toute vraisemblance, le premier jour du jeûne sera unanimement le 18 juin. Quant au jour de l’Aïd al-Fitr, la discordance n’est néanmoins pas à écarter. Les prédictions des années à venir ne s’annoncent pas des plus rassurantes. La communauté est alors en droit de se demander s’il n’est pas temps d’opter pour un calendrier unificateur.



Le mois du Ramadan s’approche et les musulmans de France sont dans l’attente de ce que les différentes instances et représentations musulmanes de France vont leur proposer comme calendrier. Les musulmans restent partagés quant à l’approche la plus adaptée à la planification de leur rite. Un montre une tendance largement en faveur de l’adoption du calcul scientifique. Alimentés par le vécu de la grande confusion à la veille du mois du jeûne en 2013, les esprits sont crispés mais toujours dans l’espoir de voir s’aboutir les efforts incessants d’harmonisation.

Pour cette année 2015, il devrait y avoir concordance entre les partisans du calcul et les partisans de la « Nuit du doute » sur le premier jour de jeûne. En effet, la conjonction pour la nouvelle lune du Ramadan aura lieu le mardi 16 juin à 16h05, heure de Paris.

Ce que disent les calculs cette année

Selon les critères du Conseil Européen de la Fatwa et de la Recherche (CEFR) adopté par le Conseil théologique et astronomique pour la détermination du mois du Ramadan (CTADR), le croissant lunaire aura rempli toutes les conditions pour être visible mercredi 17 juin. Ces critères, basés à la fois sur le calcul astronomique et l’historique des observations, sont compatibles avec l’observation oculaire exclusive le 17 juin sur une majeure partie du globe. Le premier jour du Ramadan sera alors le jeudi 18 juin.

Quant à la nouvelle lune de Chawwal, qui suit Ramadan, la conjonction aura lieu jeudi 16 juillet à 3h24, heure de Paris. Le croissant lunaire sera visible le jour même dans la zone étendue du sud du continent Africain à l’ensemble d’Amérique latine. Selon le calcul, le premier jour de Chawwal (Aïd al-Fitr) sera sans doute vendredi 17 juillet. Pour les partisans de la Nuit du doute, les conditions de visibilité du croissant lunaire du mois de Chawwal seront semblables à celles de l’année dernière. Si l’Arabie Saoudite, communément suivie sans pour autant le dire explicitement par la Grande Mosquée de Paris et le Conseil français du culte musulman (CFCM), tient la même position que l’année dernière, nous pourrons espérer fêter Aïd al-Fitr le même jour. Nous jeûnerons alors tous 29 jours. Dans le cas contraire, il y aura divergence et les partisans de l’observation oculaire jeûneront un jour de plus.

Ce qu'il en sera les prochaines années

Qu’en sera-t-il pour les années à venir ? Une des particularités du calcul astronomique est qu’il permet non seulement de donner un calendrier précis à long terme à ses partisans, mais aussi de prédire la convergence ou la divergence avec les partisans de l’observation oculaire. Le tableau ci-dessous donne cette information pour les débuts du Ramadan et de Chawwal de cette année et des quatre années à venir.

Cet échantillonnage montre qu’à l’exception du début du mois de Chawwal 2015 pour lequel il n’y a pas certitude (17 ou 18 juillet), les dates d’observation oculaire concernant les débuts des mois de Ramadan et de Chawwal sont connues de façon précise. D’autre part, dans 30 % des cas, il y a désaccord dans les dates entre les deux méthodes. A remarquer aussi qu’à l'exception de 2017, il n’y aurait pas d’accord complet pour une même année sur le début et la fin du mois du jeûne. Bien que minime, cet échantillonnage est suffisamment significatif pour montrer l’existence d’éventuelles divergences pour les années à venir.

Pour éviter la répétition du scénario catastrophe du début du Ramadan 2013, il est essentiel qu’un débat de fond responsable et réfléchi, dans un esprit fraternel, s’instaure entre les différentes représentativités cultuelles. S’il y a sincérité et volonté de mettre fin à la divergence, Allah nous guidera sûrement en mettant à notre portée les moyens nécessaires pour parvenir à une solution.

Une solution est toujours possible

En tant que scientifique et musulman me conformant aux textes coranique et prophétiques, je prétends qu’il devrait y avoir une solution. Dans la multitude des règles utilisées actuellement par les musulmans dans le monde pour définir le début et la fin du mois du Ramadan, nous pouvons distinguer deux principaux courants qui sont en fait issus historiquement de deux compréhensions distinctes du Coran et des hadiths : l’un se base sur les finalités des textes coraniques et prophétiques et considère le calcul comme le moyen légitime. Il ne néglige donc pas les textes mais propose une interprétation de ces textes compatibles avec l’utilisation de moyens scientifiques. Le second prône l’observation oculaire en se basant sur une interprétation littérale des textes sacrés. Il conteste donc toute intervention du calcul scientifique pour la détermination du mois sacré. Une réconciliation basée sur la satisfaction des critères des deux courants est-elle envisageable ?

Là encore, il faut recourir à la science. L’humanité a actuellement atteint un niveau sans précèdent de compréhension des lois de la nature et d’apprivoisement de la matière. Le développement scientifique est à son apogée et cela dans tous les domaines, notamment en physique et en astronomie. il nous a été mis entre nos mains cet outil formidable qu’est la science. Ne serait-il pas judicieux que nous, musulmans qui croyons en Allah le Créateur de l’univers, mettions à profit des lois que son Excellence lui-même a déposé dans la nature ? En effet, en nous dotant de la faculté de comprendre et d’apprivoiser ces lois complexes, Dieu ne nous incite-t-il pas par-là à les utiliser dans notre vie quotidienne ?

La science au service de l'homme

Aujourd’hui, un télescope équipé d’une caméra infrarouge est capable de suivre et d’imager le croissant lunaire depuis sa naissance (conjonction). La technique consiste à obstruer la lumière du soleil au moment de l’observation pour atténuer au maximum l’éblouissement du croissant lunaire. La technique a été mise en pratique avec succès ; l’année dernière, une image du croissant lunaire a été prise le 27 juin à 12h53 en Allemagne, annonçant le début du mois de Ramadan pour le jour suivant. L’astrophotographe Martin Elsässer nous a fait parvenir cette image dès son acquisition. Le croissant lunaire peut donc être parfaitement visible en plein jour. Une telle technique est tout à fait adaptée car, du fait que le croissant lunaire soit visible peu après la conjonction, son application satisferait au même titre les partisans du calcul et de l‘observation.

L’amélioration perpétuelle des techniques d’observation télescopique nous mènera tôt ou tard à l’unification du calendrier musulman. Souvenons-nous qu’à une époque proche, il n’était pas question d’utiliser un télescope car on jugeait l’observation à l’œil nu comme étant indispensable pour se conformer à une interprétation particulière de certains textes. Actuellement, on accepte unanimement l’intégration du télescope dans nos rites, n’y trouvant aucune contradiction avec l’esprit du Coran et des Hadiths du Prophète Muhammad.

La technique d’observation infrarouge évoquée plus haut aura-t-elle un destin similaire ? Ne s’agit-il donc pas ici encore d’une question de temps ?

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Smaïl Mostefaoui, docteur en planétologie, est ingénieur de recherche et responsable technique à l'Institut de minéralogie, de physique des matériaux et de cosmochimie (IMPMC), à Paris, fonction également rattachée au Muséum national d'histoire naturelle (MNHN).