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Points de vue

De la nécessité d'établir les faits de mort et de disparition de migrants aux frontières du Nord global

De facto

Rédigé par Paola Díaz et Rahel Fischer | Lundi 19 Août 2024

           

La mort et la disparition de migrants sont longtemps restées invisibles pour le grand public. Tout comme les responsabilités politiques de ces tragédies. Cet article propose une analyse de dispositifs qui visent à rétablir la vérité sur ces faits.



Rocade portuaire. © Maël Galisson
Rocade portuaire. © Maël Galisson
Alors que des milliers des migrants disparaissent tous les ans dans les conditions opaques des zones frontalières, quelles pratiques concrètes contribuent à (re)construire un récit public de ces faits ? Comment participent-elles de l’élargissement de notre perception des vies perdues ? Nous répondons à ces questions en analysant trois dispositifs forensiques et contre-forensiques* mis en place aux frontières qui séparent l’Union européenne et les États-Unis des pays du « Sud global ».

Établir la vérité sur la mort et la disparition aux frontières

Dans la nuit du 18 au 19 avril 2015, une embarcation surchargée de personnes tentant d’arriver en Europe a coulé au cours de la périlleuse traversée de la Libye à l’Italie, causant la mort de 500 à 800 migrants, selon les comptes rendus officiels. Alors que chaque navire civil ou militaire tient une liste des passagers pour déterminer qui meurt, survit ou disparaît en cas de naufrage, aucune liste de ce type n’existait pour cette embarcation.

Quand il s’agit de personnes qui ne peuvent pas remplir les conditions pour obtenir un visa, il n’y a pas de registres administratifs, ni de comptes rendus institutionnels de ces événements. Ceux-ci deviennent des sortes de non-faits : pas de données sur ce qui s’est passé, pas de traces de l’identité des victimes. Et quand tous disparaissent, il n’y a même pas de témoins.

Depuis le milieu des années 1990, le nombre de migrants morts et disparus n’a cessé d’augmenter dans une autre frontière du Nord global, celle du sud des États-Unis. La mise en place en 1994 de la politique de frontière prevention through deterrence et son renforcement à partir des attentats de 2001, a provoqué un « effet d’entonnoir » (Rubio-Goldsmith et al., 2006) qui oblige les migrants à traverser la frontière par des routes extrêmement dangereuses comme le désert de Sonora. Des milliers y perdent la vie tous les ans.

Dans ces deux zones, la mise en place d’accords de libre-échange s’est accompagnée de l’établissement de barrières à la migration « indésirable » (Agier, 2008). Suite à la militarisation physique et numérique des frontières, les mort-e-s et les disparu-e-s ont commencer à se cumuler silencieusement.

Les premiers acteurs à rendre visible ces victimes des frontières militarisées ont été des groupes d’activistes tels que Fortress Europe et la Coalición de Derechos Humanos en Arizona, suivis – suite à la pression des activistes – par des organisations internationales comme l’Organisation internationale des migrations (OIM) avec son programme Missing Migrants Project, initié en 2014.

Les listes de migrants morts dans la traversée de la Méditerranée, telles celles établies par Fortress Europe, constituent des pratiques de factualisation, c’est-à-dire des pratiques qui transforment l’expérience vécue de la mort et de la disparition en une réalité objectivée. Ces registres permettent de constituer un récit de vérité sur ces pertes humaines. Un récit qui devient alors un contre-discours face aux récits gouvernementaux qui rendent responsables de ces tragédies la nature, les passeurs et les migrants eux-mêmes (Heller et Pécoud, 2020 ; Schindel, 2019). Ces récits ne se satisfont pas de simplement signifier les morts et les disparus des frontières : ils revendiquent la valeur humaine de ces personnes et de leurs familles, de leurs vies et de leurs morts sous des angles bien spécifiques, irrigués par des discours humanitaires, de justice sociale et de critique politique du système migratoire, entre autres.

Trois dispositifs de factualisation, trois contre-récits

Les dispositifs forensiques et contre-forensiques qui dépassent le cadre médico-légal traditionnel lié au pouvoir de l’État-nation ont joué un rôle crucial dans la publicisation des décès et disparitions aux frontières. Nos recherches sur trois d’entre eux jettent la lumière sur les méthodes socio-techniques et sur les positions éthico-politiques qu’elles combinent et, de ce fait, sur les contre-discours qu’ils produisent sur les morts aux frontières.

Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a mis en place un projet (2017–2021) afin d’établir une méthodologie d’identification des migrants décédés et disparus en Méditerranée à partir du cas du naufrage du 18 avril 2015. Les dispositifs de factualisation mis en place par le CICR se basent sur un travail médico-légal classique : ils tentent d’apparier des données post-mortem avec des données ante-mortem. Ils proposent aussi une méthode innovante de reconstitution des trajectoires des personnes disparues à partir d’une analyse de réseaux, déjà expérimentée par les enquêtes sur les disparus de la dictature argentine. La méthode du CIRC qualifie les disparitions de personnes en déplacement comme des crises humanitaires et comme une atteinte aux droits fondamentaux de ces personnes.

Le Pima County Office of the Medical Examiner (PCOME) et l’ONG Colibrí Center for Human Rights en Arizona enquêtent en tandem depuis 2006 sur la mort et la disparition de migrants dans le désert de Sonora. Leurs outils de factualisation combinent des enquêtes médico-légales post-mortem, réalisés par PCOME, à des collectes de données ante-mortem à la charge de Colibrí, réalisées auprès des parents de migrants disparus aux États-Unis et en Amérique latine. À la différence du CIRC, ils catégorisent les migrants disparus et/ou morts en tant que victimes des violences structurelles : de la pauvreté et de l’exploitation qui les obligent à migrer et de l’effacement systématique des traces de leur présence dans les zones frontalières et dans les registres de l’État.

À ces dispositifs, s’ajoutent les enquêtes sur la mort de migrants en Méditerranée de l’équipe académique et militante, Forensic Oceanographic (FO). Avec des méthodes forensiques innovantes, en source ouverte, elles fournissent des preuves visuelles des facteurs à l’origine des disparitions et des décès aux frontières maritimes.

Les enquêtes de FO analysent conjointement des données provenant de sources multiples : des rapports officiels, des données produites par des organisations humanitaires, des témoignages de survivants et des preuves numérisées, telles les données provenant de systèmes informatisés de suivi des navires et de systèmes d’alarme qui servent à restituer les conditions sous lesquelles se sont produits les naufrages. Plus que les deux autres dispositifs, la démarche de FO insiste sur le fait que les morts aux frontières sont le fruit de la violence du régime frontalier européen.

Visibiliser pour résister

Ces trois dispositifs forensiques et contre-forensiques contribuent à objectiver les morts et les disparitions aux frontières. Ils ont aussi participé de la transformation des événements jusqu’alors invisibles en faits publics connus. Ces enquêtes qui visent à identifier des personnes mortes, à connaitre leur destin, ainsi qu’à déterminer les responsables d’une telle exposition à la violence, impliquent aussi de doter de valeur ces vies humaines.

Il serait alors essentiel d’élargir ce travail de visibilisation au-delà de ce qu’on peut voir et montrer depuis l’Europe et les États-Unis, tel le travail de l’agence Border Forensic au Sahara. Par ailleurs, l’accent porté sur la visualisation de la violence frontalière, si nécessaire soit-il, peut conduire à une impasse positiviste s’il ne s’accompagne pas d’une action contre l’indifférence structurelle à l’égard de cette violence et contre les politiques migratoires qui en sont à l’origine.

*Nous traduisons « forensic » en anglais et « forense » en espagnol par « forensique ». Le forensique fait référence à un champ d’action plus large que le domaine strictement médico-légal, qui est une méthode scientifique utilisée pour éclairer les circonstances d’une affaire judiciaire.

*****
Paola Díaz est anthropologue. Elle est professeure à l’Université de Tarapacá et chercheuse associée au Centre for Conflict and Cohesion Studies (COES, Chile), au Centre d’études des mouvements sociaux EHESS (CEMS-EHESS) et à l’IC Migrations. Anna Rahel Fischer a étudié les sciences politiques, les études des droits humains et le droit, avec une spécialisation en droit international et en droit international humanitaire (DIH) à Sciences Po Paris (France), à l’université de Columbia (États-Unis) et à l’université de Leiden (Pays-Bas) et a été chercheuse associée à l’Université de Université du Québec à Montréal (UQAM).

Première publication dans le dossier I[« “People not numbers” : Retrouver la trace des morts aux frontières »]i dirigé par Filippo Furri et Linda Haapajärvi, De facto 38, mis en ligne en juin 2024 et disponible ici.

Lire aussi ;
Migrations climatiques : ni cédons ni au catastrophisme ni au déni de la complexité
A Marseille, l’appel du pape François, défenseur des migrants, à « prévenir un naufrage de civilisation »




Réagissez ! A vous la parole.

1.Posté par François CARMIGNOLA le 19/08/2024 11:25 | Alerter
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Participent à ces affreuses souffrances 3 acteurs, toujours les mêmes.

D'abord des familles dans les pays de départ, qui décident de consacrer leurs économies à financer des voyages dont elles croient à tort ou à raison qu'ils résoudront leurs problèmes vitaux, à elles ou à leurs rejetons, en considérant invivables ou inchangeables leurs conditions propres de vie.

Ensuite des pays de destination, pays riche, dont une partie des opinions, des gouvernements et des lois paraissent accueillantes: droits sociaux, droits d'asile, assistance, laxisme, laissez faire, corruption semblent montrer qu'ils souhaitent la venue de populations entières, qui effectivement, et massivement, arrivent à passer les frontières, à s'installer et à vivre.

Et puis les systèmes criminels, qui tout le long du voyage, taxent, violent, assassinent, dépouillent, réduisent en esclavage. Ils sont les grands gagnants, et où qu'ils soient dans la chaine de prélèvement et les points de passage obligés, séduisent ou corrompent, que ce soient les naïves familles de voyageurs au départ, ou les naïves familles d'accueil à l'arrivée. Un trafic modernisé d'êtres humains aussi rentable que la drogue, aussi cruel, aussi mortifère...

Les victimes? Les pays de départ, saignés à blanc par le désespoir de vivre de ses natifs, les plus habiles, les plus éduqués; les pays d'arrivée, saturés et incapable d'accueillir et qui ne gèrent que misères et rejets xénophobes obligés.

Ne partez pas ! Ne venez pas !

2.Posté par Abdoulaye le 20/08/2024 12:41 | Alerter
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@ François. « Et puis les systèmes criminels, qui tout le long du voyage, taxent, violent, assassinent, dépouillent, réduisent en esclavage. Ils sont les grands gagnants, et où qu'ils soient dans la chaine de prélèvement et les points de passage obligés, séduisent ou corrompent, que ce soient les naïves familles de voyageurs au départ, ou les naïves familles d'accueil à l'arrivée. Un trafic modernisé d'êtres humains aussi rentable que la drogue, aussi cruel, aussi mortifère... »
Une fois n’est pas coutume, mais je suis d’accord avec vous, le trafic d’êtres humains au Soudan, en Lybie , ou encore au Sahel d’une façon générale, est une horreur totale et inhumaine.
Par ailleurs, et contrairement à ce que vous dites, l’Europe, la France a besoin d’immigration et nous avons toujours été un pays où une partie de notre population émigre vers de nombreux pays et en même temps reçoit des immigrés venant du monde entier.!
Ensuite, notre attaque calamiteuse contre Khadafi qui a déstabilisé de nombreux pays sahéliens et bien entendu la Lybie elle même, a donné aux trafiquants tous les moyens d’exercer leur terrible commerce.
Et d’une façon générale les guerres déclenchées par l’URSS ( Afghanistan), puis la première guerre du Golfe, puis l’attaque contre l’Irak, et l’Afghanistan encore ( USA) et la Syrie ( l’État Islamique est né de la guerre en Irak) , le Soudan (Russie) ont jeté des populations complètement désespérées vers les frontières d’autres pays où il n’y a pas de guerre. Nous som...  

3.Posté par François CARMIGNOLA le 20/08/2024 15:01 | Alerter
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@abdoulaye
Les déstabilisations de la Libye, de l'Irak et de l'Afghanistan furent d'abord le fait des USA qui 1) n'ont pas géré les situations créés par leurs victoires militaires, 2) abandonnèrent leurs protégés corrompus une fois leur échec consommé.
Ce dont ils ont débarrassé l'histoire (Hussein, BenLaden, Kadhafi) étaient des criminels dangereux qui nous ne manqueront pas.

Mais les migrations dont nous parlons ne viennent que très minoritairement de ces régions. Ceux dont je parle sont francophones, issus de pays en paix abondamment aidés depuis leurs indépendances par nos impôts, dont nous avons garanti la stabilité de la monnaie, et que nous avons sauvé d'une conquête djihadiste il y a dix ans. Ils déstabilisent déjà le Maghreb lui-même qui leurs réserve sur leur propre sol des traitements officiels inacceptables, dont le racisme le plus abject au Maroc et en Tunisie, et carrément l'esclavage en Libye ! Ne parlons pas de l'Algérie, s'il vous plait...

Sans parler bien sûr des migrants maghrébins eux-mêmes, et de leurs filières plus ou moins légales, toutes dont les flux sont au maximum historique.

L'Europe n'a pas besoin de ces gens, jutes exploités pendant le temps où ils acceptent les salaires inférieurs qui leur permettront, laxisme oblige, de réclamer l'ordinaire ou le chômage une fois leur purgatoire passé.
C'est ce purgatoire infâme qui justifie leur présence et la nécessité du renouvellement permanent organisé par ce que je vous ai décris. Cela dure depuis 50 an...  

4.Posté par Video Explainer le 21/08/2024 09:36 | Alerter
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5.Posté par François CARMIGNOLA le 26/08/2024 06:40 | Alerter
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Merci à l'Algérie de participer, sans trop y mettre de gants, à la lutte du nord global.

https://lematindalgerie.com/lalgerie-expulse-plus-de-2000-migrants-vers-la-frontiere-nigerienne/

6.Posté par Abdoulaye le 26/08/2024 23:03 | Alerter
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@ François. Votre déni de l’histoire récente est assez pathétique. Quant à votre discours, c’est exactement ce qu’on disait des immigrés italiens au 19 ieme et au vingtième…

7.Posté par François CARMIGNOLA le 27/08/2024 00:02 | Alerter
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@abdoulaye
Sur quel point de l'histoire récente ne sommes-nous pas d'accord?
1) Les migrations clandestines actuelles sont majoritairement celles que je vous décris: elles viennent de l'Afrique francophone nord et sud...
2) les migrations du sud du Sahara posent des problèmes aux pays du maghreb, qui les traitent avec une sévérité dont les européens n'ont pas idée.
Pathétique effectivement...

Les immigrés italiens en France dépassèrent à peine les 500 000 personnes, autant que les juifs français aujourd'hui. C'est le nombre de personnes qui arrivent actuellement d'Afrique TOUS LES ANS.

Comme beaucoup de gens, y compris les dirigeants français actuels, vous n'avez aucune espèce d'idée de l'aspect quantitatif des choses. Le flux des migrations à destination de l'Europe, énorme actuellement, n'a aucun équivalent historique.

C'est se rattacher à un passé révolu incommensurablement différent à tous les points de vue pour estimer le radicalement nouveau de la situation actuelle qui est pathétique.

8.Posté par David11229461 le 04/09/2024 13:09 | Alerter
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9.Posté par David11229461 le 04/09/2024 20:35 | Alerter
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