Points de vue

Christianiser les musulmans, l’autre échec de la colonisation

Par Seyfeddine Ben Mansour

Rédigé par Seyfeddine Ben Mansour | Jeudi 12 Avril 2012 à 00:13



La France n’a pas à se repentir d’« avoir été une puissance coloniale », a déclaré le 9 mars dernier Nicolas Sarkozy. L’ancien ministre de Jacques Chirac avait, on s’en souvient, défendu en son temps la loi du 23 février 2005, qui reconnaît les « bienfaits de la colonisation ».

Devenu candidat à sa propre succession, il a célébré, le 9 février dernier, le « magnifique héritage de civilisation » du christianisme, avant de se lancer plus récemment, au nom de la laïcité, dans une nouvelle polémique islamophobe liée à l’abattage halal.

Toutes ces contradictions ne sont évidemment pas sans lien avec l’Histoire, avec cette Histoire coloniale que la droite et l’extrême droite peinent tant à assumer. La colonisation était non pas seulement spoliation matérielle des indigènes, mais aussi entreprise de dépersonnalisation, de négation de l’identité de l’autre.

L'islam, une parenthèse malheureuse en terre d'Algérie ?

L’évangélisation était en effet le pendant « spirituel » de la conquête militaire, et, comme le rappelle l’historien Alain Mahé, le cardinal Lavigerie « était alors au clergé ce que le maréchal Bugeaud était à l’armée d’Afrique ». Archevêque d’Alger de 1867 à 1892, Charles Martial Lavigerie voyait dans l’Algérie « une porte ouverte par la Providence sur un continent barbare de deux cents millions d’âmes (où) il fallait porter l’œuvre de l’apostolat catholique ». Ses efforts se sont concentrés sur la Kabylie, où il fit installer des missionnaires en 1873, dans le cadre d’un vaste projet d’évangélisation lié à une politique d’assimilation propre aux seuls Kabyles.

Ce choix était motivé par une conception fortement idéologisée de l’Histoire. Les missionnaires étaient en effet convaincus d’être dans un espace où l’islamisation n’était que superficielle. Il serait ainsi plus aisé de faire resurgir le christianisme antique, substrat religieux « oublié » des populations locales. D’autant que, comme le soulignent le colonel Daumas et le capitaine Fabar en 1847, la « race kabyle » est distincte de la « race arabe ». Les individus blonds aux yeux bleus n’étant pas rares, « le peuple Kabyle » était forcément « germain d’origine » (c’est-à-dire germanique), ce pourquoi « il a accepté le Koran, (mais) ne l’a point embrassé »

Ainsi, une fois l’œuvre missionnaire accomplie, l’islam ne serait plus qu’une parenthèse malheureuse, un accident de l’Histoire.

Un échec reconnu par les ecclésiastiques

Héritière de Rome, la France aura ainsi le mérite immortel d’avoir rétabli le christianisme dans cette terre qui a vu autrefois naître Augustin, Optat et tant d’autres Pères de l’Eglise.

Ce fut un échec cuisant. On compte moins de 4 000 convertis dans les années 1930, soit un résultat dérisoire eu égard au temps, à l’énergie et aux finances investis. Les tentatives de conversion visaient pourtant les individus les plus vulnérables, produit d’une société profondément démantelée du fait de la violence coloniale : des enfants orphelins, des veuves, des malades, des vieillards extrêmement démunis. Dans le cas des adultes, les motivations étaient d’ordre matériel ; mue par la misère, leur conversion n’était pas l’aboutissement d’un cheminement spirituel.

Les missionnaires mentionnent du reste assez régulièrement des cas de retour aux pratiques de l’islam. La raison principale de cet échec est l’ignorance profonde des missionnaires à l’égard de la religion musulmane, ignorance qui découle de leurs présupposés idéologiques. Le constat ne sera établi que tardivement. Dans un texte daté de 1932, le Père Marchal reconnaît l’impossibilité d’opérer des conversions directes en pays musulman, car, contrairement à l’animisme dans les pays d’Afrique noire, la religion s’appuie ici sur le monothéisme et la Bible…