Religions

Belgique : ce qu'on sait de l'Institut de promotion des formations sur l’islam

Rédigé par Imane Youssfi | Lundi 23 Octobre 2017 à 12:05

Après deux années de travail, l’Institut de promotion des formations sur l’islam, crée en Belgique par décret en décembre 2016 des suites des travaux de la commission chargée de réfléchir à la formation des cadres musulmans, est désormais lancé dans le but, pour le gouvernement, de « favoriser l'émergence d'un islam de Belgique ». Tandis que l'institut, dont le lancement a été officialisé lundi 16 octobre par la première réunion du comité de direction, suscite des craintes d'une ingérence de l'Etat dans des affaires religieuses, l'Exécutif des musulmans de Belgique (EMB), partie prenante de l'initiative, se veut lui plus rassurant. Son président Salah Echallaoui s'explique auprès de Saphirnews.



Salah Echallaoui, président de l'Executif des musulmans de Belgique (EMB) © EMB
« La formation des imams relève d'abord et avant tout du culte musulman. C'est un équilibre difficile, nous sommes toujours sur le fil de la séparation entre l’Église et l’État. Le chemin est long et nous n'allons pas tout résoudre ici », déclarait au Soir le ministre de l'Enseignement supérieur Jean-Claude Marcourt. L'Institut de promotion des formations sur l’Islam en Fédération Wallonie-Bruxelles - Belgique francophone - voit enfin le jour. Sa création a survécu à de nombreuses tensions jusqu'à son lancement, lundi 16 octobre, sans pour autant mettre fin aux critiques.

La structure sera co-présidée par Françoise Tulkens, ancienne vice-présidente de la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH), et Andrea Rea, professeur en sociologie à l’Université libre de Bruxelles, auteurs en 2016 d’un rapport dans lequel des propositions étaient faites pour un « islam de Belgique ». « L'islam se veut d'abord universel », fait part auprès de Saphirnews Salah Echallaoui, président de l'Exécutif des musulmans de Belgique (EMB). Mais « si on entend par "islam de Belgique" qu'il signifie que les musulmans vivent leur religion comme un apport spirituel (..) dans le cadre du respect des lois et des structures dans notre pays, on peut la nommer ainsi, même si je trouve cette appellation "islam de Belgique" un peu restrictive ».

Par « islam de Belgique », la commission entend, quant à elle, un islam « adapté au contexte démocratique belge et européen, respectueux de ses lois et de ses valeurs et notamment la séparation Église/État, l’égalité homme/femme, la liberté d’expression, le rejet de toute forme de radicalisme violent ».

Installée dans les locaux de l'Académie de recherche et de l'enseignement supérieur (ARES) à Bruxelles, la structure bénéficiera d'un budget de 470 000 euros par an. Salah Echallaoui détaille ce chiffre : « 400 000 euros seront destinés au fonctionnement même de l'institut et aux formations qu'il devra financer et les 70 000 euros financeront une chaire inter-universitaire d'étude sur l'islam ».

« Cet institut n'organise pas de formation »

Grande mosquée de Bruxelles
L'institut ne proposera pas de formation d'imams et de cadres religieux ; son rôle se conformera à « recenser, promouvoir, financer et soutenir des formations qui lui seront proposées. Il peut organiser des conférences, mais ce n'est pas un institut où on s'inscrit pour suivre des études », précise Salah Echallaoui.

La structure travaillera également à la création d’un baccalauréat en sciences religieuses et sociales et d’un master en théologie musulmane et poursuivra la réflexion au sujet de la création d’une Faculté de théologie musulmane, en collaboration avec les autorités flamandes dans la mesure du possible.

Le président de l'EMB regrette d'ailleurs qu'il n'en existe pas à ce jour en Belgique, à l'instar de l'Université catholique de Louvain-la-Neuve, la Faculté de théologie protestante de Bruxelles et à l'Institut d'étude du judaïsme, hébergé par de l’Université libre de Bruxelles.

« Hormis le CDER Islam (Certificat en didactique des cours de religion islamique avec l'Université catholique de Louvain, ndlr), il n'y a aucune formation académique sur l'islam en Fédération Wallonie-Bruxelles. Donc soit nous organisons nous-mêmes nos propres formations (académiques) et ça reste des formations privées, comme c'est déjà le cas dans toutes les institutions qui forment à l'islam en France, en Belgique ou ailleurs. Ou alors, on dit que l'islam fait partie des cultes reconnus dans notre pays, dans notre Constitution et qu'il a sa place dans le monde académique », plaide-t-il.

Un blocage de l'institut en avril

Jean-Claude Marcourt, l'Enseignement supérieur, de la Recherche et des Médias en en Fédération Wallonie-Bruxelles
Le décret prévoit la présence de 13 membres au comité de direction, « nommés officiellement par un arrêté du gouvernement sur proposition des différentes instances ». Ainsi, outre les deux co-présidents, trois sont présents en qualité de représentants des Universités et des Hautes Ecoles, deux en qualité de représentants de l'ARES, deux autres en qualité de représentants du ministre en charge de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et un autre en qualité de représentant de la Ministre-Présidence de la Communauté française. L'EMB dispose quant à lui de trois sièges.

La mise en place de l'institut n'a, à ce titre, pas été si simple. Après des désaccords en avril dernier, l'EMB décidait de bloquer le processus, estimant être lésé dans sa représentativité. « Le décret prévoyait, dans l'article 7 précisément, que les décisions au sein de cet institut se prennent à la majorité absolue. Nous avons vu dans cet article que le culte musulman aurait une présence symbolique, une présence de figurant et que, finalement, nous (l'EMB, ndlr) ne sommes là que pour légitimer quelque chose qui va nous dépasser. Nous avons donc bloqué et avons demandé au gouvernement des garanties. Nous avons ouvert des négociations avec les autorités, et plus particulièrement avec le ministre de l'Enseignement supérieur (Jean-Claude Marcourt, ndlr), et nous sommes parvenus à un protocole d'accord », explique Salah Echallaoui.

En juillet dernier, le cabinet du ministre et l’EMB a en effet signé un protocole d’accord garantissant que les décisions au sein du comité de direction seront prises par consensus, permettant ainsi le lancement de l'institut à la rentrée académique 2017, Salah Echallaoui considérant qu'il « nous apporte des garanties, met les points sur les i sur l'ingérence étatique des autorités publiques et politiques dans le culte musulman. Nous pouvons travailler sur la base de ce protocole en attendant que le décret soit modifié par le Parlement », précise Salah Echallaoui.

Pour le moment, le décret ne prend donc pas en compte le protocole d'accord. « Les articles qui posent problème doivent être modifiés (...). Mais en attendant nous travaillons avec un protocole d'accord qui a été signé par l’EMB, le ministre Jean-Claude Marcourt et les deux co-présidents de l'institut ».

Quel directeur pour l'institut ?

Le nom du futur dirigeant de l'institut sera connu lors du prochain comité de direction en décembre prochain. Et l'EMB a déjà réfléchit au profil de celui ou celle qui occupera le poste : elle devra « être ouverte aux valeurs véhiculées par la religion musulmane et connaître la communauté musulmane sous ses différents aspects ».

Elle devra aussi, pour Salah Echallaoui, « connaître le monde musulman en général, y compris sa dimension linguistique. La connaissance de la langue arabe, qui est la langue du Coran et la langue véhiculaire de la culture et des textes scripturaires de l’Islam, est nécessaire ainsi que la littérature religieuse, islamique en particulier ».

La crainte d'une ingérence relevée

En créant l’Institut de promotion des formations sur l’islam par décret, le gouvernement a produit, parmi les musulmans, des craintes d'une ingérence de l'Etat dans des affaires religieuses.

« Non seulement il y a ingérence, et ce quel que soit le noble motif invoqué pour la légitimer, mais de surcroît il y a une discrimination, puisque le culte islamique fait l’objet d’un traitement particulier. En effet, l’Etat ne se mêle pas de la formation des rabbins, des prêtres ou encore des pasteurs. (...) Les pouvoirs publics ne se limitent pas à donner un coup de pouce à des initiatives qui existent depuis des années et qui sont portées par des musulman-e-s. Par voie décrétale, les pouvoirs publics s'immiscent directement dans l’organisation et la promotion d’une version du dogme. On est bien dans un cas de violation du principe de non-ingérence et il faut le dire sans détour », estime, dans une tribune au Soir, le juriste en droit public Mehmet Alparslan Saygın.

Salah Echallaoui se veut plus rassurant. « Notre rôle est primordial : pour tout ce qui touche le culte, aucune décision ne pourra être pris sans l'aval de l'EMB » sur les questions d'ordre théologique et cultuel, précise-t-il.

Par ailleurs, « nous voulons travailler dans le cadre d'un réel partenariat, dans le respect mutuel de notre culte et de notre autonomie et dans le respect de notre Constitution qui garantie la séparation religion-Etat. Nous tenons justement à cela. Je n'exclus pas qu'il va y avoir très certainement quelques tentatives de s'immiscer dans les affaires des musulmans, mais c'est à la communauté musulmane d'être vigilante et à l'institution qui la représente d'être présente pour rappeler à l'ordre parfois s'il y a des dérapages ou des dérives », estime-t-il.

Les critiques ne sont pas prêtes de s'envoler, mais la structure doit d'abord gérer ses premiers chantiers : la désignation d'un comité scientifique et la nomination de son futur directeur - ou directrice - d'ici à décembre 2017.

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