Points de vue

Bariza Khiari : Faire entendre la voix d’un islam libre, spirituel et responsable

#1AnAprès

Rédigé par Bariza Khiari | Lundi 11 Janvier 2016 à 21:00

Un an après les premiers attentats qui ont bouleversé la société française, que faut-il retenir de ces funestes événements et de leurs conséquences ? Quels messages promouvoir et que préconiser pour construire une société meilleure ? Le point sur Saphirnews avec Bariza Khiari, sénatrice (PS) depuis 11 ans, vice-présidente du Sénat de 2011 à 2014. Elle est également, depuis 2014, juge à la cour de justice de la République. Elle est l’auteure de « Le soufisme : spiritualité et citoyenneté » (Fondapol, 2015).



Sénatrice (PS) depuis 11 ans, seule femme à avoir été vice-présidente du Sénat (2011-2014), Bariza Khiari est également, depuis 2014, juge à la cour de justice de la République.
L’année 2015 a commencé et s’est terminée dans la violence, provoquant la mort de près de 140 personnes. Mes pensées vont aux victimes, aux blessés et à leurs proches.

Cette année, marquée par l’émotion, la peur et l’incompréhension, nous a laissés dans un état d’épuisement psychique. Je suis, comme d’autres, inquiète car nous ne sommes pas à l’abri d’autres attentats mais aussi inquiète par la montée de l’islamophobie.

Ces attentats ont été commis au nom d’un islam qui n’est ni le mien, ni celui de l’immense majorité des musulmans de France. Mais, aux yeux de beaucoup, cela ne fait guère de différence.

Le fondamentalisme intégriste n’a pas sa place dans une démocratie

Au niveau mondial, la quasi-totalité des attentats terroristes de 2015 a été perpétrée sous la bannière de Daesh : la liste des pays concernés est longue. Toutefois, sur 19 pays, seuls 3 sont occidentaux. Les autres pays sont des territoires où l’islam est la religion majoritaire. En d’autres termes, les musulmans sont les premières victimes de ces barbares. Reste que, dans les démocraties occidentales, les musulmans sont considérés avec une défiance grandissante et une certaine agressivité.

Cette situation de suspicion a commencé avec les attentats de 2001 et a sans cesse été ravivée à chaque nouvel acte terroriste.

La stratégie de ces groupes terroristes est certes terriblement cynique mais ô combien efficace dans les démocraties occidentales : frapper là où les populations dites musulmanes sont « stigmatisées » afin d’accroître la défiance qui pèse sur eux, fragiliser encore plus leurs positions sociales pour avoir une chance de les attraper dans leur filets idéologiques.

Cette stratégie aurait été inopérante, ou moins efficace, si nos responsables avaient été plus attentifs à l’infiltration du wahhabisme, ce virus qui pervertit l’islam, jusque dans nos quartiers.

Autant j’ai la conviction que l’islam est pleinement compatible avec la République, autant le fondamentalisme intégriste n’a pas sa place dans une démocratie.

Un mouvement comme Daesh est :

L’ennemi de la liberté. Enfermés dans leur logique, une véritable prison de la pensée, les fondamentalistes ne tolèrent ni liberté d’expression ni liberté de création, éléments insupportables pour eux.

L’ennemi de l’ordre. Daesh ne prospère que dans le chaos et l’anarchie. L’affaiblissement de la structure d’un État lui donne une marge de manœuvre considérable.

L’ennemi des femmes. Pour les intégristes, la femme doit se soustraire au regard de l’autre, autrement dit à l’humanité.

Faire preuve de discernement et de courage

Dans cette configuration, le message que je souhaite transmettre s’adresse aux pouvoirs publics : il ne faut pas tomber dans le piège grossier de la stigmatisation des Français d’origine ou de culture musulmane, notamment via la déchéance de nationalité. La rupture de l’égalité entre les citoyens n’est pas dans nos gènes républicains et constituera un terreau fertile pour les semeurs de désordre. Cela équivaut à un renoncement signé et assumé de nos valeurs républicaines. En ce qui me concerne, je ne voterai pas le texte en l’état.

Je demande au gouvernement de faire preuve de discernement et de courage : on ne peut pas commencer un mandat en promettant « le vote pour tous », et le saborder en justifiant la déchéance de nationalité.

Au lieu de reconnaître qu’il y a eu, à un moment donné, et dans des circonstances particulières, une erreur de jugement, le gouvernement est en train de s’épuiser, et d’épuiser ses soutiens, en tentant de se justifier pour ne pas se dédire. Cette belle phrase de Khalil Gibran résume bien ma pensée : « N’est-il pas étrange de les voir défendre plus farouchement leurs erreurs que leurs valeurs. »

Construire un contre-discours

À mon sens, l’élite française qui se reconnaît dans la sphère culturelle ou cultuelle de l’islam doit prendre ses responsabilités. En raison de son histoire, mais aussi de la logique institutionnelle française, la représentation dite officielle de l’islam ne parvient pas à s’extraire de ses liens consulaires. C’est pourquoi beaucoup de musulmans ne s’y retrouvent pas.

Il incombe aujourd’hui à cette élite artistique, économique, sportive, politique de construire un contre-discours afin de se faire la voix d’un islam libre, spirituel et responsable. Dans le contexte actuel, cela implique du courage que de se revendiquer « sereinement musulman » et, pourtant, c’est, à mes yeux, la meilleure façon de dissiper le voile qui assombrit les idées tant des islamophobes que des obscurantistes.