Politique

Arabes et Noirs en politique française

Entretien avec Vincent Geisser et El Yamine Soum

Rédigé par Amara Bamba | Lundi 26 Mai 2008 à 11:05

« La diversité » annoncée a-t-elle gagné les conseils municipaux français ? La question nous préoccupait déjà au vu des résultats des législatives de juin 2007. Au lendemain des élections locales de mars 2008, nous avons voulu faire le point avec les sociologues Vincent Geisser et El Yamine Soum sur un sujet que l'on retrouve au coeur de leur nouvel ouvrage, Discriminer pour mieux régner. Enquête sur la diversité dans les partis politiques, paru aux éditions de l'Atelier.



Saphirnews : Comment la « diversité » a-t-elle passé ces élections municipales ?

Vincent Geisser et El Yamine Soum : Sur la question de la diversité, les municipales ont eu une allure de test de rattrapage par rapport aux législatives. Chacun se souvient de l'échec qu'ont connu les candidats de la diversité durant les élections législatives de juin 2007. A part George Pau-Langevin, dans le 20e arrondissement de Paris, ce fut une grosse déception. Cependant, on a pu constater que les appareils politiques ont évolué et qu'ils pouvaient désormais envisager la candidature de certains de leurs militants qui sont issus de l'immigration maghrébine, africaine ou des candidats issus des départements et territoires d'Outre-mer. Les espoirs déçus aux législatives se sont reportés sur les municipales malgré la différence du type de scrutin. Les partis politiques ont fait des promesses surtout dans les grandes villes comme Paris, Lyon, Strasbourg, etc. Ces promesses ont été faites à gauche comme à droite.

Malheureusement, loin d'être un « rattrapage républicain », les résultats des municipales 2008 sont plutôt contrastés du point de vue de la « diversité » : de nombreux candidats issus de l'immigration maghrébine, africaine et des DOM-TOM ont été élus mais généralement à des postes de conseillers et d'adjoints et rarement de maires. On perçoit ici les limites de la diversité en politique : les « Arabes » et les « Noirs » sont tolérés dans les instances de pouvoir mais le « véritable pouvoir » (maires, députés, présidents de conseils généraux...) ne leur revient jamais. Dans notre ouvrage, Discriminer pour mieux régner (éd, l'Atelier, mai 2008), nous parlons d'ailleurs à ce propos de « diversité cosmétique », voire de « diversité homéopathique », c'est-à-dire d'une diversité injectée à très petite dose dans le système politique français pour ne pas remettre en cause les positions acquises par les notables.

Qu'est ce qui explique cette montée de la diversité en politique que vous constatez ?

Vincent Geisser et El Yamine Soum : L'engouement général pour la thématique de la « diversité » est à inscrire dans le cadre plus général du débat sur les discriminations. Car c'est bien de cela dont il s'agit. La « diversité » n'est en fait qu'une forme de « discrimination positive » qui ne dit pas son nom. Les responsables politiques français éprouvent une certaine "pudeur républicaine » à parler de « discrimination positive », alors ils préfèrent employer des formules voilées telles que « diversité » : c'est plus « doux » et plus « exotique » et ça choque moins les oreilles chastes.

Depuis plusieurs années, l'on observe un véritable effort de lutte contre toutes les discriminations en France. On assiste à une prise de conscience d'une forme de discrimination qui se traduit par l'absence, ou le faible taux, de leaders politiques parmi les Français issus de l'immigration maghrébine ou noire africaine, alors que ces populations sont présentes dans les rangs des partis politiques depuis de longues années. D'où une volonté d'injecter une certaine dose de « diversité » dans la classe politique comme pour se déculpabiliser ou pour répondre à un impératif moral de lutte contre les discriminations. Parce que, si vous regardez de plus près, la classe politique française, aujourd'hui, est encore très masculine, très blanche et grisonnante, loin de refléter la diversité sociologique de l'électorat français.

A la fin de ces municipales de mars 2008, est-ce le statu quo ?

Vincent Geisser et El Yamine Soum : Ces municipales n'ont pas apporté de révolution à l'échelle nationale. Mais en même temps, il serait inexact de parler de statu quo. Ceci parce que, d'une part, la ligne a bougé. En 1989, nous avions recensé environ 150 conseillers municipaux issus de l'immigration maghrébine sur l'ensemble du territoire. Aujourd'hui, ce nombre est largement dépassé. Les conseillers municipaux de la « diversité » se comptent par milliers.

Dans la seule ville de Paris, on peut dénombrer cinq adjoints au maire issus de l'immigration maghrébine, africaine et des DOM-TOM. Et on pourrait multiplier les exemples pour d'autres grandes villes françaises. Mais, d'autre part, le système est tel que le vrai pouvoir local est détenu par le maire. Or, on observe que l'évolution du nombre de conseillers municipaux Noirs ou Arabes, n'est pas accompagnée par une évolution à la hausse des maires dits de la « diversité ». Cela laisse, au final, un bilan assez mitigé. On a l'impression que plus l'on se rapproche des postes de pouvoir et de décision, plus la « diversité » s'étiole et finit par être écartée, tels des rayons de soleil dans un ciel blanc.

Justement, qu'est-ce qui empêche les Noirs ou les Arabes de briguer des mairies en France ?

Vincent Geisser et El Yamine Soum : A notre sens, il faut lire cela à la lumière du conservatisme de nos politiques. C'est moins du racisme que du placisme (la guerre pour conserver sa place : la lutte des places a chassé la lutte des classes). Nos femmes et surtout nos hommes politiques français sont très conservateurs : ils refusent de lâcher facilement leurs privilèges politiques et font tout pour se cramponner à leurs postes. Notre système politique fonctionne un peu comme une « monarchie républicaine », avec son roi (le président) et sa cour (les notables) et son opposition officielle (qui est, elle, aussi formée de notables).

Les élites politiques françaises ne quittent pas facilement leurs postes, y compris pour d'autres candidats du même camp et du même profil. La bataille pour une « diversité démocratique », qui ne soit pas simplement « exotique » ou « cosmétique », suppose donc une réforme profonde des institutions (lutte contre le cumul des mandats, instauration d'une représentativité territoriale au profit des quartiers populaires, poursuite de la bataille de la parité…) et une véritable révolution des mentalités politiques : arrêter une fois pour toute de considérer les Français issus des migrations maghrébines, africaines et des DOM-TOM comme des « divers », des « marginaux » de la politique et les considérer comme des citoyens comme les autres. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la vraie diversité, c'est précisément de briser le « ghetto de la diversité » et de promouvoir une égalité effective de tous les citoyens, quelles que soient leurs origines régionales, culturelles et religieuses.

C'est la conclusion de notre étude qui s'intitule Discriminer pour mieux régner mais qui aurait pu très bien s'appeler également La diversité de diversion. Arrêtons d'employer des notions et des concepts « à la mode" qui permettent à certains de « se faire du beurre" sur le dos des « Arabes » et des « Noirs ». On est en train de refaire les mêmes erreurs qu'avec l'intégration : on enferme les citoyens français dans des « cases ethniques », en laissant supposer que la France est composée de « légitimes » (les « bons Français ») et d'illégitimes (les divers). La diversité est un concept de régression mentale, intellectuelle et politique qui sauve les apparences d'égalité sans résoudre les véritables problèmes de discriminations.