Points de vue

A la recherche d'une identité perdue

Rédigé par Bouzar Dounia | Vendredi 9 Mai 2003 à 00:00

« Qui n’a pas de mémoire n’a pas d’avenir ». Comment partager la mémoire de l’humanité sans savoir qui on est ? S’il y a une particularité des enfants de migrants maghrébins, ce n’est pas l’islam - contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire - mais bien les « trous de mémoire » dans lesquels ils ont grandi .



« Qui n’a pas de mémoire n’a pas d’avenir ». Comment partager la mémoire de l’humanité sans savoir qui on est ? S’il y a une particularité des enfants de migrants maghrébins, ce n’est pas l’islam - contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire - mais bien les « trous de mémoire » dans lesquels ils ont grandi .


Du sacrifice des pères à la
construction de l'identité de leurs descendants
Ces jeunes ont en commun des pères qui ont pris un jour la décision d’immigrer sur la terre de l’ancien colonisateur, dans la quête d’une amélioration des conditions de vie. La perte de dignité entraînée par le chômage - qui touche de plein fouet les secteurs dans lesquels ils travaillent- a des retentissements sur le fonctionnement de chacun de ses membres. La déchéance - que l’on retrouve chez tous les hommes inactifs -  est décuplée par l’histoire migratoire. Car le sens de l’émigration, pour ceux qui ont pris un jour la décision de quitter leur pays, repose sur l’économique : on part dans l’espoir d’une vie meilleure. Et la place du père au sein de la famille, son rôle, sa légitimité et la légitimité de la place de la famille en France dans l’inconscient du père, repose sur sa qualité de travailleur. Perdre son emploi n’entraîne pas uniquement une perte de revenus mais la remise en cause du sens de l’histoire de la famille. La mise en avant de sa culture d’origine constitue alors sa réponse à l’échec de sa migration. On assiste à une revendication des spécificités, à une sorte d'accentuation identitaire, symptôme d'une insécurité ressentie. Bien que l’installation en France soit devenue définitive, elle redevient provisoire pour ces hommes : la nostalgie les préserve d’affronter la réalité et leur permet de compenser la culpabilité de cet échec si douloureux dans cette histoire si lourde.

Vers une mémoire plus exhaustive
De « l’autre côté », on continue de raconter l’histoire de France comme si l’islam lui était complètement étranger. L’apport de la civilisation arabo-musulman au Siècle des Lumières n’apparaît pas dans les manuels scolaires, pas plus que la participation des soldats français algériens pour défendre la France ! Il a fallu attendre le ministre Jospin pour la reconnaissance de la guerre d’Algérie.
L’interconnaissance des histoires de civilisations, des mémoires spécifiques et communes, des inter-relations entre les sociétés, est occultée de part et d’autre. Le contentieux historique non résolu revient à la surface avec la crise économique. La caractéristique de ces jeunes est liée à la succession de dénis - d’ailleurs portés par les deux pays - qui sont intervenus dans leur histoire. Tous les psychologues connaissent le rôle fondateur de la mémoire dans les quêtes de d’identité et de dignité. Les situations les plus difficiles sont celles où les liens sont rompus avec le passé et les allégeances premières, avec l’histoire et la mémoire individuelle et collective. Pourtant, concernant les populations immigrées maghrébines, rien n’est jamais mis en place dans ce sens. La simple évocation du passé fait présumer un refus d’intégration. Les associations qui se fixent comme objectif la valorisation d’un savoir-faire ou sa  transmission sont suspectées de communautarisme.
La prise en compte officielle de la période coloniale, de la guerre d’Algérie, et du sacrifice de leurs grands-parents pendant la deuxième guerre mondiale ne serait pas qu’une question de justice, pour que la France reconnaisse sa dette, mais bien une question symbolique fondamentale de mémoire commune. Rappeler que leurs ancêtres appartenaient déjà à l’histoire de France aiderait à la reconnaissance d’une histoire partagée pour ces jeunes à qui on demande tous les jours de prouver leur « francité ».

La pratique de l’islam attire certains jeunes parce qu’il leur permet de « retrouver leur histoire. D’une part, la langue d’origine des parents ou des ancêtres va être valorisée, puisque le Coran a été révélé en arabe. Cette langue - parlée pendant quatorze siècles avant d’être interdite pendant la colonisation - devient belle et supplante toutes les autres de par son caractère sacré. D’autre part, étudier les faits et gestes de leur Prophète - l’ancêtre des ancêtres - permet dans le même mouvement de découvrir les apports dans le domaine des mathématiques, de la science, de l’astronomie, etc… La pratique de l’islam peut - pour certains jeunes - venir combler ce « manque historique », leur donnant ainsi le sentiment d’avoir renoué avec leur mémoire sans pour autant, malheureusement, n’avoir pu élaboré un réel travail sur la question de l’histoire des civilisations.
Il faut se méfier de ne pas trop réduire des phénomènes sociaux, identitaires et psychologiques à leurs dimensions religieuses, comme de ne pas enfermer des individus dans cette même dimension, même si ces derniers sont les premiers à se définir ainsi. Pour éviter les cristallisations et les comportements de surenchère, prendre en compte la référence musulmane du jeune Français, la normaliser, la « banaliser » oserons-nous, l’introduire dans le patrimoine français au même titre que les autres références, telle est - à nos yeux - une perspective pour que tous les Français puissent s’unir autour de valeurs communes et de référentiels communs, quelle que soit la référence qu’ils utilisent pour y accéder et l’histoire qui les y a menés.  


Dounia Bouzar, anthropologue, personnalité qualifiée du bureau du conseil français du culte musulman, chargée de mission à la Protection Judiciaire de la Jeunesse.