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Une mosquée très féminine à Istanbul

Rédigé par lila13@hotmail.co.uk | Lundi 5 Janvier 2009

Le dôme en composite d'aluminium et les minarets rehaussés sont terminés, ainsi que la cour dallée au milieu de laquelle trône une curieuse boule métallique dans laquelle se réfléchit tout l'édifice. "Les escaliers de l'entrée sont trop petits, il faut quelque chose de plus spacieux, pour offrir un accueil plus agréable", montre Zeynep Fadillioglu, soucieuse.



La surprenante mosquée Sakirin, construite dans un quartier commerçant de la partie asiatique d'Istanbul, est quasiment prête. "Encore quelques détails bureaucratiques à régler", soupire la décoratrice, une quinquagénaire élégante qui s'est bâtie une réputation internationale. Cette mosquée en gestation attire déjà l'attention : c'est la première en Turquie à être conçue et décorée par une femme. "A ma connaissance, il n'y en a pas d'autres ailleurs dans le monde." Son équipe aussi est à majorité féminine. Des lettres de femmes musulmanes lui parviennent déjà de toute la Turquie, saluant cette entreprise. Le lieu de prière devrait ouvrir au public au printemps, une fois passées les élections municipales du mois de mars. "Je ne veux pas que ce projet soit récupéré politiquement par les uns ou les autres", explique-t-elle.

Jusqu'ici, Zeynep Fadillioglu était surtout connue pour avoir relooké des propriétés de riches familles stambouliotes ou des restaurants à la mode dans les quartiers chics de la mégapole qui chevauche le Bosphore. La "Brasserie" de Nisantasi et son intérieur tout en miroirs, ou encore l'Ulus 29, un restaurant club avec vue imprenable sur le Bosphore, où se croisent hommes d'affaires et stars locales de la musique, figurent parmi ses réalisations.

Les deux établissements appartiennent à son mari, Metin Fadillioglu, l'un des pionniers de l'industrie de la nuit stambouliote. Depuis vingt-cinq ans, le couple conçoit des lieux sophistiqués et a exporté sa marque en Europe. En 2002, il a ouvert un restaurant de cuisine turque à Londres, le Chintamani, qui a permis à Zeynep Fadillioglu de s'y faire connaître et de décrocher plusieurs prix reconnus dans la profession.

Pur produit de l'aristocratie laïque d'Istanbul, Mme Fadillioglu admet avoir pleuré quand on lui a confié le projet d'une mosquée. Elevée dans un yali, les luxueuses maisons ottomanes en bois posées le long du Bosphore, petite-fille d'un collectionneur d'art, elle a poursuivi des études d'informatique et de design en Grande-Bretagne... Elle se dit "musulmane dans son identité", passe de temps en temps dans une mosquée pour se recueillir.

C'est la richissime famille turco-saoudienne Sakir, installée à Londres, qui a chargé l'architecte d'intérieur de dessiner une mosquée. Une famille d'esthètes, qui s'est constitué un trésor de toiles impressionnistes françaises, et l'une des plus riches collections privées d'art islamique et de faïences d'Iznik. Dans une vente aux enchères chez Sotheby's, à Londres, elle a récemment acquis, pour près d'un million de dollars, un tissu précieux qui recouvrait la Kaaba, à La Mecque. Un petit musée jouxtera la mosquée et abritera quelques-unes de ces pièces.

"Ils avaient construit des écoles, des hôpitaux, des maisons de retraite... Les enfants voulaient une mosquée", raconte Mme Fadillioglu, qui avait déjà travaillé sur l'une de leurs maisons à Istanbul. "Nous souhaitions quelque chose de contemporain, sans être pour autant trop audacieux et sans être rejetés par le public", résume-t-elle. Elle se documente, consulte le théologien Hüseyin Atay, s'entoure d'artistes renommés, "en associant toujours l'école classique et l'école moderne". Le Britannique William Pye et le Chinois Arnold Chan, spécialiste des éclairages, ont aussi apporté leur contribution. Le résultat est saisissant.

L'esthétique islamique, déplore-t-elle, a disparu depuis Mimar Sinan, architecte impérial de génie, d'origine arménienne, et auteur, au XVIe siècle, de quelques splendeurs ottomanes comme la mosquée de Soliman. "J'aime beaucoup les mosquées pour l'esthétique. Il y a beaucoup de créativité dans l'islam, et les gens méritent un endroit beau", dit-elle. Derrière une silhouette classique, ceinte de moucharabiehs modernes, l'intérieur de la mosquée provoque un choc visuel. Le mélange de métal et de verre, de dessins traditionnels et de formes avant-gardistes étonne le visiteur. Le mihrab, qui indique la direction de La Mecque, est bleu turquoise, large et arrondi, en forme de coquillage. Du lustre en spirales coule une cascade de versets du Coran et de gouttes d'eau. "Les versets courent le long des murs et forment comme une enveloppe pour les gens qui sont à l'intérieur", décrit Mme Fadillioglu, enthousiaste. J'ai demandé à un imam, il m'a dit : "Pourquoi pas ?" "L'administration des affaires religieuses soutient le projet", et "le mufti d'Istanbul a beaucoup apprécié", assure la décoratrice, qui avoue avoir eu "un peu peur pour le mihrab". L'imam calligraphe qui a été consulté reconnaît avoir été surpris de voir débarquer "une décoratrice de la jet-set", mais estime qu'"aucun musulman ne peut critiquer ce projet".

Au balcon, la partie réservée aux femmes est aérée, moins isolée que dans la plupart des mosquées turques. La séparation avec les hommes sera un peu moins stricte. "Quand je visite des mosquées, parfois, les femmes sont dans un coin près des toilettes." Ce lieu de prière, plus "féminin", "peut donner un élan à la création de nouvelles mosquées", selon Zeynep Fadillioglu.

Guillaume Perrier
LeMonde.fr




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