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Livres

Theodor Michael Wonja : récit d’un Noir allemand rescapé des camps nazis

Rédigé par | Vendredi 27 Janvier 2017

Né à Berlin en 1925 d’un père camerounais et d’une mère allemande, Theodor Michael Wonja livre à travers son autobiographie « Allemand et noir en plus ! » un des rares témoignages de la présence noire en Allemagne durant le Troisième Reich.



Theodor Michael Wonja, auteur de « Allemand et noir en plus ! », en séance de dédicace à la librairie Présence Africaine. © Saphirnews.com
Theodor Michael Wonja, auteur de « Allemand et noir en plus ! », en séance de dédicace à la librairie Présence Africaine. © Saphirnews.com
Successivement comédien, journaliste et conseiller d’Etat, Theodor Michael Wonja est une éminente personnalité de la communauté afro-allemande. Le nonagénaire est un témoin de la transformation de l’Allemagne depuis l’époque du Reich allemand à aujourd’hui. Sur l’insistance de la nouvelle génération de jeunes noirs allemands désireux d’avoir des témoignages de la présence africaine contemporaine dans le pays, il a entrepris le récit de sa vie. « Allemand et Noir en plus ! » a été publié en 2013 et a été un succès commercial avec plus de 40 000 exemplaires vendus outre-Rhin.

Présent à Paris en octobre 2016 pour la promotion de la version française du livre, Theodor Michael Wonja explique que son autobiographie n’a pas été accueillie avec enthousiasme par tout le monde : « Certains ont été surpris, effrayés, humiliés et même blessés parce que, dans le livre, il y a pas mal de choses qu’on voudrait garder cachées. » Plusieurs tabous sont dénoncés dans l’ouvrage concernant le racisme dont ont été victimes les Africains présents en Europe durant le Troisième Reich mais également la prégnance de ce racisme, un demi-siècle plus tard.

Theodor Michael Wonja : récit d’un Noir allemand rescapé des camps nazis
Le petit Theodor est le dernier né d’une fratrie de quatre enfants métis. Sa mère Martha, originaire de Prusse, est morte alors qu’il n’avait qu’un an. Son père, Theophilus Michael, a grandi au Cameroun sous domination coloniale allemande avant de rejoindre la métropole aux alentours des années 1900. Fuyant le double ordre tribal et colonial qui règne dans son pays, il découvre la galère et la misère en Allemagne. Il participe notamment à la construction du métro allemand. Le travail se faisant rare pour un Africain, il se mit au service des cirques et zoo humains qui pullulent en Europe. Il embarque avec lui ses enfants qui prennent part aux spectacles d’exhibitions jusqu’à ce qu’en 1929 les services sociaux les lui retirent.

Theodor Michael passe le reste de son enfance dans des familles d’accueil. A l’arrivée des nazis au pouvoir, il est placé chez les Ben Ahmed, une famille de forains originaire du Sahara occidental, alors sous administration espagnole, qui lui fait vivre une enfance laborieuse. Le gamin passe plus de temps à effectuer des corvées pour cette famille qu’à jouer ou à faire ses devoirs. L’avènement des mouvements de jeunesses hitlériennes auxquelles un enfant métis ne pouvait pas participer change complètement l’attitude de ses camarades. Le parcours scolaire du jeune Theodor s’achève au lycée lorsque le directeur de l’établissement lui signifie son renvoi en raison des décrets racistes proclamés par le régime.

« Trop étranger à l’espèce en raison de son type négroïde »

Les lois de Nuremberg s’appliquaient également aux personnes noires, même si elles ne les mentionnaient pas explicitement. Theodor Michael s'était ainsi vu retirer la citoyenneté allemande en 1935, le rendant de facto apatride. En conséquence, il restait compliqué de trouver du travail. L’adolescent parvient néanmoins à se faire recruter comme bagagiste dans un hôtel, avec un salaire qui devait être reversé à sa famille d'accueil. Comme tous les travailleurs allemands, il avait l’obligation de souscrire au Front allemand du travail (DAF). Le syndicat lui notifia un refus car il était « trop étranger à l’espèce en raison de son type négroïde », une décision synonyme de licenciement.

Theodor Michael doit alors se rabattre sur les spectacles d’exhibition et jouer des rôles d’Africain sauvage dans les « films exotiques » tels que Congo Express, Le Tigre du Bengale ou L’Etoile de Rio. Il est figurant dans le très célèbre long métrage des « Aventures fantastiques du baron de Münchhausen » sorti en 1943. La même année, la défaite de la bataille de Stalingrad engage le Reich dans « la guerre totale ».

Fraichement devenu majeur, le Prusso-Camerounais est forcé de participer à l’effort de guerre. En tant que Noir, il ne peut pas s’engager dans l’armée mais est orienté vers le camp de travail d'Adlergestell, à Berlin. Le camp était exclusivement dédié aux étrangers venus des pays occupés. Ainsi, il y avait des Français, des Belges, des Polonais, des Russes, des Ukrainiens et des Yougoslaves. Theodor Michael passait de 10 à 12 heures par jour à visser des morceaux de métal sans en connaitre l’utilité avant d’aller dormir dans un lit infesté de punaises. A la fois Noir et Allemand, il suscitait le rejet et la méfiance de ses codétenus.

Les parents de Theodor Michael Wonja.
Les parents de Theodor Michael Wonja.

Le long chemin vers la réussite

La guerre s’est terminée et Theodor Michael a réussi à échapper à la stérilisation forcée, pratiquée sur les Noirs durant cette période. Dans une interview accordée à Jeune Afrique, il juge cette chance au fait que l’administration l’a oublié, selon lui peut-être « grâce aux spectacles d’exhibition d’indigènes qui nous ont fait voyager dans plusieurs pays. Les autorités ont (possiblement) perdu notre adresse… ». Cette chance miraculeuse a même paru suspecte auprès des militaires russes qui ont occupé Berlin à la fin de la guerre. Un Noir qui a survécu ne pouvait être qu’un collabo. Croyant, Theodor Michael ne désespère pas et s’accroche à sa foi en Dieu malgré les maltraitances racistes qu’il doit subir de la part des Allemands, des Russes ou des Américains. C’est au cours de son séjour dans un camp de réfugiés à Kassel-Oberzwehren, au centre du pays, qu’il fait la rencontre de sa future épouse, Friedel Franke, une infirmière. Il y apprend également l’anglais au contact des soldats noirs américains.

Le manque de formation et la discrimination maintiennent les Michael dans un état de dénuement et de pauvreté. Les courtes vacations de Theodor au théâtre, au cinéma puis à la télévision ne suffisent pas à apporter un revenu décent. C’est au prix de nombreuses privations qu’ils survivent. La lumière viendra en 1958 lorsque le jeune père de famille obtient une bourse pour étudier à l’Université de Hambourg. Les mouvements de décolonisation l’inspirent et il choisit d’étudier la question du sous-développement en Afrique. Grâce à un échange universitaire à Paris en 1960, il rencontre l’intelligentsia africaine et développe davantage son intérêt pour la question noire. A son retour, Theodor Michael devient un des plus éminents spécialistes de l’Afrique et occupe un poste de rédacteur au magazine Afrika-Bulletin.

A partir de 1971, il rejoint les services de renseignement allemand (BND) en tant que conseiller d’Etat. C’est après sa retraite en 1987 qu’il renoue avec le monde du spectacle et obtient quelques rôles dans le théâtre. Parallèlement, il suit et soutient la relève afro-allemande en adhérant à l’Association des Allemands noirs (Initiative Schwarze Deutsche, ISD). Il s’en explique ainsi dans sa biographie : « Ces jeunes gens que bien souvent on voulait affubler comme moi autrefois de la "jupette en raphia" des spectacles indigènes avaient toujours à se battre avec des employeurs, des propriétaires d’appartements incompréhensifs et des racistes, (…) avaient énormément besoin d’exemples positifs, de personnes ayant une longue expérience des rapports avec la société majoritaire mais en n’ayant jamais accepté les conditions, et c’est exactement ce que je pouvais offrir. » Transmettre la mémoire, ce à quoi s’est attelé Theodor Michael Wonja dont le parcours inspire de nouvelles générations, plus de 70 ans après la guerre.

Theodor Michael Wonja, Allemand et Noir en plus !, éditions Duboiris, octobre 2016, 224 p., 15 €.






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