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Témoignages inquiétants de Palestine

Rédigé par Blume Marianne | Lundi 1 Septembre 2003

Je n'écris pas souvent, parce qu'à force de vivre dans l'injustice et l'absurde, on finit par avoir l'impression de se répéter et, souvent, pour rien.

Mais aujourd'hui, la coupe déborde plus que d'habitude. J'en ai marre d'entendre, de lire dans toutes les langues que les attentats sabotent la feuille de route et donc les efforts de paix, marre d'écouter les litanies contre Arafat et tous ceux qu'Israël n'aime pas, marre de ne rien lire ou entendre sur le terrorisme israélien qui tue dans l'œuf l'espoir même de la paix.



Chers amis,

Je n'écris pas souvent, parce qu'à force de vivre dans l'injustice et l'absurde, on finit par avoir l'impression de se répéter et, souvent, pour rien.

Mais aujourd'hui, la coupe déborde plus que d'habitude. J'en ai marre d'entendre, de lire dans toutes les langues que les attentats sabotent la feuille de route et donc les efforts de paix, marre d'écouter les litanies contre Arafat et tous ceux qu'Israël n'aime pas, marre de ne rien lire ou entendre sur le terrorisme israélien qui tue dans l'œuf l'espoir même de la paix.

Alors, je décide de vous faire partager une petite part de notre quotidien.

Hier, 19 mai 2003, un ancien étudiant m'appelle avec une voix étrange que je ne lui connais pas. Il me demande de venir au plus vite pour voir... et d'amener des étrangers si je peux. Il s'arrête, et je me doute qu'il est ému, qu'il pleure. Les Israéliens ont démoli la maison de son beau-père et celle de son cousin. Ils ont aussi démoli une autre maison, endommagé la mosquée, et puis ils s'en sont pris aux arbres suivant une bonne vieille habitude. Les chars et les bulldozers sont encore là. J'hésite, prise d'angoisse à l'idée que je ne pourrai rien y faire et que je rencontrerai peut-être un de ces insectes hideux qui crachent des balles sur tout ce qui se passe. Avec un ami, nous décidons d'aller. Pour atteindre l'ezbah Beit Hanoun, nous ne pouvons prendre la route principale (Salah al-Dine), puisque les chars occupent Beit Hanoun depuis quatre jours. Nous sommes obligés d'aller par un chemin de traverse que je ne connais pas. Et nous arrivons. Les hommes sont assis comme pour les deuils, les femmes sont ensemble plus loin. L'atmosphère est si lourde que nous ne savons que dire. Nous écoutons le récit de la nuit passée. Les hommes sont extraordinairement calmes, mais les visages sont marqués par la fatigue et l'inquiétude. Les femmes sont là avec des enfants qui ne comprennent pas ce qui est arrivé ou qui comprennent trop bien et sont trop sages. Elles racontent et contemplent l'amas de ce qu'on a pu sauver, avec dans les yeux tout ce qui est perdu. Les plus grands cherchent leurs cahiers ou leurs livres, car les examens ont commencé.

Ce que j'ai vu est indescriptible. J'ai vu une maison rasée et enterrée avec du sable par ceux qui l'ont démolie. J'ai vu la famille, aidée des voisins, creuser pour retrouver tout ce qui serait récupérable. Leur quête désespérée ressemblait à un jeu morbide, car rien ne subsiste, pas même le tracteur écrasé avec le reste. J'ai vu une femme jeune errer sur les décombres où sont engloutis tous ses espoirs. J'ai vu les corps des chèvres et des animaux que le bulldozer a écrasés avec le reste. J'ai vu des ruchers saccagés et des arbres déracinés. J'ai vu des enfants surexcités qui ne trouvaient pas d'autre moyen de dire l'indicible que de se rassembler et de guetter le blindé qui passait et repassait sur la route, tirant sporadiquement vers des paysans qui tâchaient de traverser la rue. J'ai vu deux autres maisons embouties par les bulldozers et qui semblaient tenir par miracle. J'ai vu le poste électrique qui dessert l'ezbah, vandalisé. J'ai vu, ou plutôt je n'ai plus vu, la route nouvellement refaite: les Huns sont passés par là. Et pourtant, je n'ai pas vu de larmes, sauf dans les yeux de mon étudiant qui n'en peut déjà plus de cette vie absurde: il vient d'avoir un enfant et il se demande avec angoisse ce qu'il pourra pour lui.

J'ai respiré l'odeur de la poussière et de la terre retournée, l'odeur de la mort aussi: les mouches bleues sont agglutinées là où les animaux sont engloutis.

Et puis, j'ai entendu des récits si sobres que j'en ai eu la chair de poule. Les soldats sont venus, ont intimé l'ordre de sortir immédiatement sans rien prendre, ni l'argent, ni le lait pour les enfants, ni les papiers importants, ni les couvertures, ni... Tout cela dans la nuit. Tous sont sortis sans résistance pour assister de loin à l'anéantissement de leur bien. Ailleurs, les soldats s'en sont pris à un père de famille, sa gamine de 5 ans tout au plus s'est mise à pleurer et a couru vers son père. Le soldat a mis son arme sur sa tempe et lui a ordonné de lever les mains. Ailleurs, une femme a demandé aux soldats de pouvoir sortir au moins les animaux, le chien et les moutons. Et les soldats ont refusé. «Ils n'ont pitié de rien», me dit cette femme, «Pourquoi les animaux?»

Maintenant, les familles ont trouvé asile chez leurs proches. Vingt personnes en plus tout d'un coup, dans une maison qui en abrite déjà à peu près autant. Des gens qui ont perdu leur logement et leur moyen de subsistance: plus d'oliviers, plus de citronniers, plus de troupeau, plus rien. Plus rien dans un hameau où les gens n'ont déjà rien.

Je vous raconte l'histoire d'une nuit à l'ezbah Beit Hanoun parce que j'ai vu. N'importe qui pourrait vous faire un récit similaire et plus sanglant sur Rafah, Khan Younis, al-Qarara, al-Moghraqa, Nusseirat, Jabaliya ou autre. C'est ça le quotidien. Et quand on vous dit à la radio ou à la TV ou dans vos journaux que, après une période d'accalmie, les attentats ont recommencé, vous devez savoir que l'accalmie, ici, en Palestine, c'est la mort, les destructions, les vexations quotidiennes. Le terrorisme, c'est l'occupation et son cortège répressif. Le terrorisme, c'est l'assassinat journalier d'un peuple et de son avenir. Et c'est ça aussi le sabotage de toutes les feuilles de route qu'on se plaira à imaginer.





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