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Société

Stéphane Hessel : " Vers plus de paix, de justice et de liberté"

Entretien exclusif avec Stéphane Hessel

Rédigé par Propos recueillis par Huê Trinh Nguyên | Mercredi 10 Décembre 2008

Diplomate, ambassadeur et ancien résistant français, Stéphane Hessel, 91 ans, fut l’un des 18 rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme, proclamée en 1948. C’est à ce titre que M. Hessel est le grand témoin des célébrations du 60e anniversaire de la Déclaration universelle, dont ce mercredi 10 décembre est le point d’orgue.
A cette occasion, le prix UNESCO/Bilbao pour la promotion d’une culture des droits de l’homme lui est décerné, récompensant son combat inlassable pour les droits de l’homme, la justice et la dignité humaine.
Mais le combat de Stéphane Hessel n’est pas celui des armes, il est celui de la conviction, de la mesure et de la sagesse. Il nous a reçus dans son appartement parisien, à deux pas de l’avenue Jean-Moulin, un autre résistant.



Stéphane Hessel, lors de la remise de la Légion d'honneur, en 2006.
Stéphane Hessel, lors de la remise de la Légion d'honneur, en 2006.
Saphirnews : Pouvez-vous nous rappeler le contexte de la fin des années 1940, quand la Déclaration universelle des droits de l’homme a été rédigée ?

J’ai eu la chance de sortir indemne de la Seconde Guerre mondiale, bien que j’aie failli rencontrer plusieurs fois la pendaison. Arrivant à New York, en janvier 1946, j’étais porté comme jeune diplomate par le ferme désir de travailler à la naissance d’un nouveau monde, marqué par la vision audacieuse du président Franklin D. Roosevelt, véritable créateur des l’Organisation des Nations unies.
Cette jeune organisation, créée en juillet 1945, s’était donné comme première tâche de rédiger une Charte des droits de l’homme. Ce qui est tout à fait neuf dans l’histoire des sociétés humaines, où les droits de l’homme existaient dans un petit nombre de pays mais n’avaient jamais été considérés comme un thème pour les relations internationales. Or c’est justement l’expérience atroce du national-socialisme et du militarisme japonais qui avait fait apparaître les droits de la personne humaine comme vraie et seule réponse aux horreurs que nous avions connues.
Les rédacteurs de la Déclaration universelle ont travaillé pendant trois ans. J’étais à l’époque le directeur de cabinet du secrétaire général adjoint Henri Laugier, qui dirigeait le département des questions sociales et des droits de l’homme. Je me suis donc trouvé aux côtés de René Cassin [alors président de la Commission des droits de l’homme des Nations unies, et futur Prix Nobel de la paix en 1968], d’Eleanor Roosevelt [veuve du président Roosevelt et future défenseuse du Mouvement américain pour les droits civiques], de Charles Malik [ambassadeur libanais à l’ONU], d’Alexei Pavlov [ambassadeur soviétique à l’ONU].
Et j’ai vu comment ils s’efforçaient de rédiger un texte qui tiendrait compte de toutes les cultures, de toutes les religions, sans en choquer aucune.
C’est vraiment le mérite de cette Déclaration et c’est ce qui lui vaut le titre d’« universelle », d’avoir été compatible avec les différentes composantes de notre société mondiale.


Ainsi, le 10 décembre 1948, 54 Etats adoptent la Déclaration universelle des droits de l’homme. Aucun n’a voté contre. 8 se sont abstenus, l’Union Soviétique et 5 pays socialistes, l’Arabie saoudite, qui conteste l’égalité homme-femme, et l’Afrique du Sud, qui vit sous l’apartheid. En quoi peut-on dire que cette Déclaration était, est et sera universelle ?

Il s’agit vraiment d’une Déclaration universelle. On a connu des reproches à ce texte, qui serait trop occidental, trop individualiste. Ces reproches sont injustifiés. J’ai assisté à l’effort fait par les rédacteurs aussi bien dans le Préambule que dans chacun des trente articles, pour produire un texte qui ne vieillirait pas.
C’est un texte-programme qui demande aux peuples et aux nations de réaliser progressivement de vraies démocraties, amicales les unes envers les autres, et de faire que la paix ne soit pas seulement une paix des armes, mais aussi une paix des cœurs et un cheminement vers plus de justice et plus de liberté.


La Déclaration universelle n’a pourtant pas de portée juridique ni n’a la force de contraintes…

Disons tout de suite que la Déclaration ne devait être que la première étape d’une Charte, qui devait comprendre un texte juridiquement contraignant. Ce seraient un pacte, ratifié par tous les États, et des mesures de mise en œuvre, par exemple une Cour des droits de l’homme ou pour le moins des Commissions recevant de la part des États membres des rapports sur la progression faite pour le respect universel et effectif des droits de l’homme.
La Déclaration est là, approuvée sans vote contraire, par 54 États. Des pactes, il y en a eu deux, approuvés 18 ans plus tard : l’un pour les droits civils et politiques ; l’autre pour les droits économiques, sociaux et culturels.
Mais les mesures de mise en œuvre ont été faibles. Pas inexistantes, puisque la Commission des droits de l’homme est devenue en 2007 le Conseil des droits de l’homme ; un Haut- Commissariat des Nations unies a été créé en 1994 ; et une Cour pénale internationale, capable de juger les crimes contre l’humanité, crimes de guerre, crimes de génocide, existe depuis la fin du XXe siècle.
Mais ces instances n’ont pas d’autorité suffisantes pour mettre un terme aux très nombreuses violations, que l’on constate dans de très nombreux États, et je n’en exclus pas la France.
Il y a eu des génocides au Rwanda, au Darfour, au Cambodge. Il y a eu des exactions commises par les États-Unis (Guantanamo, Abu Ghraib) du temps de la présidence de George Bush et par le gouvernement israélien à l’encontre de ses voisins palestiniens.


Soixante ans après, en plein XXIe siècle, si on pouvait rajouter des articles, que lui rajouteriez-vous ?

Non, ce texte est ce qu’il est. Et il ne va pas changer. En revanche, il existe évidemment de nouveaux défis pour la liberté et la justice qui n’étaient pas apparents en 1948 et pour lesquels il est impératif que nous trouvions des remèdes.
Il faut non pas une Déclaration rénovée, mais de nouveaux instruments dans le cadre des Nations unies pour confronter, notamment, les nouvelles formes de terrorisme mais surtout les périls que court la planète devant les changements climatiques et les dégradations dues à l’action de l’homme au cours des trois derniers siècles.


Comment aborder la protection de l’environnement et la lutte contre le terrorisme ?

Les Nations unies ont essayé de mieux comprendre les problèmes de l’environnement, lors de la conférence de Stockholm de 1972, de Rio en 1992, de Johannesburg en 2002. Des propositions ont été faites au sommet de Kyoto, mais l’engagement des Etats est encore largement insuffisant. Il faudrait donc une Organisation mondiale de la Terre – ou tout autre nom qu’on peut lui donner : pour l’Environnement, pour l’Ecologie –, mais qui soit dotée de la légitimité et des ressources nécessaires pour imposer aux peuples et aux nations des mesures radicales pour préserver la Terre.
Pour lutter contre le terrorisme, c’est plus compliqué encore. Quelles en sont véritablement les causes ?... La haine anime certains groupes humains contre la civilisation globale actuelle, du fait de l’importance qu’elle donne au pouvoir de l’argent et du peu de respect qu’elle a pour les valeurs humaines. Comment peut-on faire face à cette haine ? Sans doute par une réforme de cette civilisation relevant d’un souci plus efficace de la situation des défavorisés, des misérables, des marginalisés, qui sont le terreau dont les responsables du terrorisme se nourrissent.


Mais les causes de la haine… d’où vient-elle ?

Elle vient non pas tellement des plus pauvres, des plus déshérités, qui eux n’aspireraient qu’à plus de prospérité, mais d’hommes animés par le goût de la destruction, le goût de la violence et qui font leur beurre de ceux qui souffrent de leurs conditions misérables à côté de cette civilisation qu’ils détestent. Ils se servent d’un outil, d’une manière particulièrement détestable, qui est la religion – source en principe d’harmonie et de justice –, et qu’ils transforment en une source de violence, au nom d’un dieu vengeur.
Il n’est pas question de vaincre la terreur par les armes. Ils n’ont pas besoin d’armes, ils agissent avec des désespérés, des kamikazes. « Taper dessus » ne les rend que plus forts, c’est contreproductif. Il faut plutôt leur démontrer que leur interprétation de l’islam est historiquement erronée, et que les promesses qu’ils font à leur fidèles de conquérir le Paradis en commettant des assassinats est évidemment une promesse fallacieuse.


Vous faites partie d’un comité de parrainage de la Coordination française de la décennie de la culture, de la paix et de la non-violence, aux côtés, notamment de Dalil Boubakeur, recteur de la mosquée de Paris, et de Ghaleib Bencheikh, président de la Conférence mondiale des religions pour la paix.

En effet, il existe, depuis une cinquantaine d’années, des mouvements de la paix, de la non- violence, qui m’ont paru importants. Lanza del Vasto [militant de la paix italien, fondateur des Communautés de l’Arche, sur le modèle des ashrams de Gandhi] en a été l’un des initiateurs. Et l’effort entrepris pour mettre en valeur la composante harmonieuse de notre espèce contre la composante de violence et de combat m’est toujours apparue une mesure importante, à laquelle j’ai toujours donné mon appui.


Situation des sans-papiers, drame des sans-logis, pauvreté dans le monde, réchauffement climatique, guerre au Moyen-Orient… Le tableau est tout de même sombre. Quel serait votre message d’espoir pour 2009 ?

Pour ne pas perdre la conviction que les problèmes peuvent être résolus ou en tout cas que les conditions peuvent être améliorées, il faut se souvenir qu’au cours des soixante années dont nous parlons beaucoup de problèmes ont trouvé leurs solutions. Que ce soit la construction de l’Europe, la décolonisation, la fin du totalitarisme et de l’apartheid…
Il faut aussi savoir que les organisations non gouvernementales qui luttent pour moins de violence, une meilleure défense des droits de l’homme, le développement plus équilibré de l’économie mondiale, se sont multipliées au cours des dernières années. Je pense notamment à Amnesty International, la FIDH (Fédération internationale des droits de l’homme), la Cimade, Human Rights Watch… Leur action n’est pas encore décisive, les gouvernements autoritaires sont encore trop nombreux.
Mais la pression des citoyens engagés, mes camarades du monde entier, n’est pas négligeable et elle a toute chance de se développer encore, grâce aux moyens de plus en plus efficaces de communication et de contact.






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