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Culture & Médias

Salam, shalom : apprendre l’arabe et l’hébreu, des langues si proches

Rédigé par Orane Scherschel | Lundi 25 Septembre 2017

Appartenant tous deux à la famille des langues sémitiques, l’arabe et l’hébreu ont des points communs tant sur les structures grammaticales que dans le vocabulaire. Ainsi, de plus en plus d’arabophones se lancent dans l’apprentissage de l’hébreu, et inversement. Des initiatives individuelles empreintes de paix pour découvrir l’« autre », malgré les divergences politiques et religieuses.



L’écriture arabe est totalement différente de l’hébreu typographiquement mais les racines des mots sont similaires.
L’écriture arabe est totalement différente de l’hébreu typographiquement mais les racines des mots sont similaires.
À l’entrée du parc des Buttes-Chaumont, à Paris, un petit groupe de personnes assis sous un arbre partage un goûter malgré quelques gouttes de pluie et un ciel menaçant. « Ils avaient pourtant prévu beau temps… », se plaint Véronique Teyssandier, présidente de l’association Parler en paix, à l’origine du rassemblement dominical. Installés sur un plaid, quatre membres de l’association accueillent les quelques curieux venus se renseigner sur les modalités pour la rentrée, la semaine du 25 septembre 2017.

Créée en juin 2004, lors du 1er Salon international des initiatives de paix à La Villette, l’association Parler en paix propose des cours de langues d’arabe et d’hébreu. Mais à une condition : que chaque apprenant suive le cursus dans les deux langues. « Aujourd’hui, nous avons plus de 100 étudiants dans nos deux créneaux de cours », annonce fièrement Christine Eymard, en charge de la coordination entre élèves et professeurs depuis trois ans.

À 26 ans, Maëlle Billant fait, quant à elle, sa première rentrée chez Parler en paix. L’ex-étudiante littéraire originaire de Rennes, aujourd’hui en poste dans une entreprise de conseil, a toujours été intéressée par ces deux cultures. Après un volontariat en Israël et en Palestine, il y a trois ans, et quelques notions d’arabe, elle a décidé d’apprendre ces deux langues en même temps. « Je suis persuadée qu’apprendre conjointement l’arabe et l’hébreu dans une structure comme Parler en paix peut transformer nos aprioris. C’est une sorte de zone neutre, un terrain d’entente grâce auquel on peut ouvrir un débat et découvrir l’autre », avance-t-elle.

Des cursus communs

L’apprentissage parallèle de l’arabe et de l’hébreu ne se restreint pas au milieu associatif. De nombreuses universités proposent désormais des parcours en bi-licence. C’est notamment le cas de l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), situé près de la Bibliothèque François-Mitterrand, dans le 13e arrondissement de Paris. Cette double licence permet aux étudiants de suivre les deux langues mais aussi d’en apprendre plus sur les cultures juives et musulmanes, ainsi que sur les origines des langues dites sémitiques.

« L’hébreu moderne est assez proche de l’arabe dialectal dans sa construction linguistique », relate Jonas Sibony, docteur en linguistique sémitique. L’Université Sorbonne-Nouvelle (Paris-III) propose également un cours commun entre les élèves des départements d’arabe et ceux qui sont en études hébraïques. « Ce sont plus souvent des étudiants en arabe qui s’intéressent à l’hébreu que l’inverse », reconnait Daniel Bodi, enseignant dans la licence.

Des langues sémitiques

La famille des langues sémitiques est très différente quand on la compare aux langues indo-européennes dont sont issus le français, l’italien ou le portugais. L’arabe et l’hébreu sont membres de cette famille avec l’araméen ou le syriaque, anciennement parlé dans le nord de la Mésopotamie. Ces langues fonctionnent sur le principe d’une triple consonance auquel on rajoute des voyelles pour créer un champ lexical associé. « Prenez les lettres KTB, par exemple. Elles signifient "écriture" en arabe. "Maktoub" veut dire "ce qui est écrit", "kitab" signifie "livre", "maktaba" la "bibliothèque", etc. En hébreu, c’est presque pareil, vous avez "mikhtav" pour la "lettre", "katouv" pour "écrit"… », traduit Jonas Sibony.

Dans la vie quotidienne, on retrouve aussi des similitudes et des ressemblances entre les mots arabes et les mots hébreux. Par exemple, « tête » se dit « rosh » en hébreu, « ras » en arabe. Le chiffre 1 s’écrit « arad » en hébreu et « warad » pour la traduction arabe… « La différence est qu’en hébreu les sons sont un peu rabotés. C’est plus facile à prononcer ! », constate Christine Eymard de Parler en paix.

Les deux langues possèdent donc de très nombreuses similitudes dans le vocable. « Salam et Shalom, cela veut dire "paix" en arabe et en hébreu, explique Jonas Sibony. Ces mots sont dérivés du terme "shalam" en sémitique ancien. Seule la prononciation a différé avec le temps entre ces deux expressions. L’arabe et l’hébreu ont simplement chacun pris des directions linguistiques différentes », constate-t-il.

Des contacts géographiques et culturels

Mais pourquoi créer ce genre de parcours bi-langues, y compris à l’université ? « Juifs et musulmans ont une langue proche mais le sont aussi d’un point de vue culturel et géographique. Ce n’est pas comme le français et le roumain, par exemple, qui ont certes une langue similaire mais peu de relations historiques… Créer un parcours commun aurait peu de sens », analyse Jonas Sibony.

De par leur passé, les communautés juives et musulmanes ont cohabité pendant des siècles sur de nombreux territoires, du Proche–Orient aux pays du Maghreb. Conséquence ? Une grande partie de leur Histoire est commune . « Dans tous les pays arabes, il y avait une forte présence juive. C’était aussi le cas en Andalousie ! », raconte cet enseignant spécialiste du judéo-arabe, un mélange de dialectes parlé par les Juifs d’Afrique du Nord.

« Historiquement, ces deux communautés étaient voisines. On trouve même 300 mots arabes venant de l‘hébreu dans le Coran ! Il y a eu des contacts géographiques, culturels et commerciaux, de vrais échanges d’idées. C’est en ignorant l’Histoire qu’on crée artificiellement des conflits », analyse Daniel Bodi.

Oublier les divergences politiques

Deux langues sœurs et, pourtant, difficile d’oublier les divergences politiques profondes entre les membres de ces deux communautés, notamment sur le cas du conflit israélo-palestinien. « Jusqu’en 1968, les deux départements de langues étaient dans le même bâtiment à l’Inalco mais, après la guerre des Six Jours, l’Éducation nationale a choisi de les séparer pour éviter les conflits », relate Daniel Bodi. Aujourd’hui, l’institut cherche à regrouper plutôt qu’à diviser.

Au sein de l’association Parler en paix, le conflit israélo-palestinien n’a pas non plus sa place. « Nous sommes ici pour apprendre la langue, pas pour faire de la politique », confirme Véronique Teyssandier. « Nous voulons créer une zone neutre, faite simplement pour se rencontrer, se comprendre et non se juger », ajoute Bassel Al Amwi, l’un des professeurs d’arabe, d’origine syrienne, de l’association. Un objectif également partagé par Daniel Bodi : « C’est comme les membres d’une même famille qui se disputent. Ils sont faits pour s’entendre mais ils choisissent d’ignorer leurs points communs. » « Il faut désamorcer l’animosité entre ces deux groupes, conclut-il. Il faut chercher les dénominateurs communs qui permettent le dialogue et éviter les éléments qui peuvent séparer. »






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