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Société

Risquer la ghettoïsation pour des lendemains meilleurs ?

Rédigé par Mamadou Daffé Entretien avec | Mercredi 25 Février 2004

L’imam de la Mosquée de Belle Fontaine, à Toulouse, est un spécialiste de la pharmacologie. Directeur de recherche au CNRS, le Dr Mamadou DAFFE est affilié à l’Institut de Pharmacologie et de Biologie Structurale de Toulouse. Autrefois directeur de publication du trimestriel « Le Musulman » (édité par l’Association des Etudiants Islamiques de France) le Dr. Daffé est aujourd’hui un conférencier de référence dont la clarté des positions contribue à éclairer certaines dimensions du débat sur l’Islam en France. Rencontre avec un homme de science et un homme de foi qui ignore la langue de bois.



L’imam de la Mosquée de Belle Fontaine, à Toulouse, est un spécialiste de la pharmacologie. Directeur de recherche au CNRS, le Dr Mamadou DAFFE est affilié à l’Institut de Pharmacologie et de Biologie Structurale de Toulouse. Autrefois directeur de publication du trimestriel ' Le Musulman ' (édité par l’Association des Etudiants Islamiques de France) le Dr. Daffé est aujourd’hui un conférencier de référence dont la clarté des positions contribue à éclairer certaines dimensions du débat sur l’Islam en France. Rencontre avec un homme de science et un homme de foi qui ignore la langue de bois.

SaphirNet.info : La loi sur les insignes religieux à l’école a été votée à une large majorité par l’Assemblée nationale. Quel est le sentiment de l’imam que vous êtes sur les divergences entre Musulmans sur cette question ?

Mamadou Daffé : La quasi-totalité des savants théologiens dit que le port du voile est une obligation pour les filles à partir de l’âge de la puberté. De ce point de vue, il n’y a pas de problème. Au niveau des musulmans qui ne connaissent pas leur religion, le problème se pose par contre aujourd’hui. On entend dire qu’il y a cinq ou dix ans, il n’y avait pas de voile, comme si le voile était une invention nouvelle. Bien au contraire, Dieu merci, il faut se féliciter de ce retour à la religion qui reste assez relatif. Bien avant la loi, les jeunes filles qui portent le voile étaient relativement peu nombreuses, vu qu’elles sont relativement mal acceptées par la société. Certaines l’enlevaient alors pour pouvoir être acceptées. Je pense donc que les Musulmans qui sont favorables à cette loi veulent tout simplement se faire une bonne conscience. C’est ma conviction profonde. Ils pensent ainsi pouvoir dire à Dieu que c’est le gouvernement qui a décidé et qu’ils respectent la Loi. Or, dans leur for intérieur, ils ne veulent simplement pas lutter et trouvent là une bonne occasion pour dire Allah ghaleb (Ndr : Dieu je n’y peux rien). En peu de mots, je pense que cette loi créera plus de problèmes qu’elle n’en réglera. C’est un grand pas en arrière dans la mesure où les bonnes relations que nous avions avec les autorités se sont écroulées.

Quelles solutions ou quelles alternatives voyez-vous pour les jeunes filles tiraillées entre la fidélité à leur religion et le respect de cette loi ?

Mamadou Daffé : Ce problème est une question de foi. Il ne s’agit pas de choisir entre l’Islam et le travail ou autre chose. Car si l’on est convaincu, on peut trouver les voies et moyens de concilier les deux. Autrement, l’occasion serait belle pour ne pas pratiquer. Je pense que l’alternative, désormais, c’est de retenir les leçons du passé et d’agir en conséquence. Car, si les Musulmans tenaient vraiment à leur foi, ils auraient eu des crèches, des écoles, des entreprises, des structures qui leur permettraient de vivre comme d’autres communautés l’ont fait auparavant. Malheureusement nous sommes restés inactifs, faisant confiance aux ' uns et autres ' en nous disant que le temps viendra et que les autres feront le travail pour nous. C’est cette démission qui nous a menés là où nous sommes aujourd’hui. Cette situation nous interpelle et les gens doivent assumer leurs responsabilités en vue de construire quelque chose. Ce qui a été réalisé à Aubervilliers (construction d’un collège musulman) et à Lille (ouverture du premier lycée musulman) est déjà quelque chose de positif.

Mais le risque est de provoquer un repli identitaire…

Mamadou Daffé : Certes, le risque est évident mais on ne peut pas non plus faire des omelettes sans casser d’œufs. Ma conviction est que des gens se sont sacrifiés pour que l’Islam  parvienne à nous. On ne peut pas vouloir le beurre et l’argent du beurre. On ne peut arriver à quelque chose sans un minimum de sacrifices. Donc, je préfère qu’une génération, la mienne peut être, voire plus, se sacrifie pour que les autres puissent en profiter plutôt que de dire ' c’est dur, moi je ne peux pas me sacrifier '. Je pense qu’il faut prendre ses responsabilités car de toute façon la vie humaine est courte. Il faut savoir ce que l’on veut en faire et faire ses choix en conséquence. La ghettoïsation, dans un premier temps, sera un risque à courir mais je pense que Dieu nous aidera et nous guidera sur la voie de l’ouverture aux autres. Car on doit apprendre de tout le monde, discuter avec les uns et les autres, essayer tant qu’on peut d’appliquer les lois.

Lors d’une conférence, M. Soheib Bencheikh, de Marseille, disait que le voile n’est qu’un moyen d’éducation pour les filles et que si les parents peuvent atteindre cette finalité à travers un autre moyen éducatif, alors la fille peut se passer de voile. Qu’en pensez-vous ?

Mamadou Daffé : Une telle réflexion permet seulement de se donner bonne conscience. Il est vrai que le port du voile a pour but de protéger la femme et la faire respecter. Tous les savants disent que c’est à cette occasion que Dieu l’a révélé. Cela reste valable encore. Ce n’est donc pas M. Bencheik qui va nous énoncer une fatwa aujourd’hui. Cela est totalement inexact. Rien dans le texte ne permet de le dire. Il s’agit d’une pure déduction intellectuelle sans fondement textuel. C’est son avis qui n’engage que sa personne. Mais qu’il le dise à d’autres personnes afin qu’elles le suivent, cela est grave. S’il était respectueux de la religion et remplissait les critères de la piété, cela presserait peut être. Personnellement je ne le connais pas ainsi. Mais, aux gens qui trouvent que c’est difficile de porter le voile, cela donne bonne conscience. Reconnaissons que ce n’est pas facile, mais ce n’est pas impossible non plus. J’admire celles qui, aujourd’hui en France, portent le voile en supportant le regard des autres. Je suis de cœur avec elles.

Vous n’avez pas souhaité siéger au Conseil français du culte musulman. Pourquoi ?

Mamadou Daffé : Parce que je ne voulais pas participer à une élection dont les listes sont établies dans les consulats. Que fait ce CFCM aujourd’hui ? S’occupe-t-il de l’Aïd ou bien d’autres choses ? Je pense que la question fondamentale reste la prière. Car sans la prière, il n y a pas de croyance. On veut avoir le vendredi (ndr : de libre), à travers les RTT ou par d’autres voies, afin que les Musulmans puissent se rendre à la prière comme cela se fait en Espagne par exemple. En Allemagne, il y a de bonnes relations entre les Musulmans et les autorités. Je ne vois pas pourquoi cela ne serait pas possible en France.

Une ' exception française ' disent certains…

Mamadou Daffé : C’est une exception française qui est aussi due au fait que les Musulmans sont, à mon avis, loin de ce que leur exige la religion. Etre musulman est une chance énorme dont il faut être fier mais cela implique une grande responsabilité quant à notre comportement dans la société.

Mais les ' voix de l’Islam ' en France sont nombreuses et souvent discordantes…

Mamadou Daffé : S’il n’y avait que des voix savantes qui s’exprimaient, personnellement je me serais tu. Mais, malheureusement, certains opportunistes occupent le devant de la scène. Ils sont plus en quête de postes qu’autre chose. Et je ne me sens pas représenté par ceux qui ont été désignés. Mais, heureusement, et c’est ce que j’apprécie dans notre religion, en Islam il n’y a pas de hiérarchie, pas de clergé. Donc, même s’ils devaient par exemple demander aux filles d’enlever le voile, chacun sait que c’est à Dieu qu’il a des comptes à rendre. Au moins si ces représentants étaient des religieux qui craignent Dieu, les Musulmans leur obéiraient. Mais ce n’est pas le cas aujourd’hui. Si c’est pour être invité à la télévision ou à la fête de 14 juillet, personnellement cela ne m’intéresse pas.

Comment, de Toulouse, vivez vous la controverse autour de M. Tariq Ramadan ?

Mamadou Daffé : Tariq Ramadan est un frère que je connais et que je respecte beaucoup. Il a au moins l’avantage de connaître sa religion et de la défendre avec courage. Nous avons des points de désaccords comme ' la peine de mort ' et ' la lapidation '. Mais ces désaccords n’enlèvent rien au respect que j’ai pour lui. Je partage son discours sur l’Islam de France sur le point fondamental qui est de cesser de considérer les Musulmans comme des colonisés et comme des indigènes. Les relations entre l’Etat français et les Musulmans ont tout le temps été basées sur ce principe: soit tu te tais et je fais ce que je veux ; soit, je ne t’écoute pas et tu es un intégriste. Le frère Tariq a prédit, et je pense qu’il a raison, que les jeunes générations ne se laisseront pas faire. L’État doit considérer les Musulmans comme des citoyens à part entière. Ni plus ni moins que les autres citoyens. Pour établir des relations saines et pour que la République soit respectée, il faudrait que les Musulmans soient respectés. Mon sentiment est que ce n’est pas encore le cas aujourd’hui.

L’islamophobie est-elle une réalité à vos yeux ?

Mamadou Daffé : L’islamophobie, pour moi, n’est pas nouvelle. Il y a eu juste une opportunité qui l’a dévoilée au grand jour. L’éditorialiste de l’hebdomadaire 'Le point' en a été l’instigateur. Par la suite, d’autres personnes ont exprimé ouvertement ce qu’elles pensaient et qu’elles n’ont jamais osé dire auparavant. Cette réalité remonte à la guerre d’Algérie et même avant la colonisation. C’est ainsi que le complexe de supériorité s’est développé. Et, malheureusement, à cause du comportement de certains Musulmans, l’occasion est offerte à certaines personnes d’exprimer leur haine de l’Islam. Il ne faut cependant pas s’attendre à ce qu’ils nous aiment. La majorité de l’humanité tient énormément à son bonheur matériel. Elle est prête à piétiner ses principes pour préserver ce bonheur. Par contre, en Islam, il y a des principes et une éthique qu’il faut respecter. Dans un contexte pareil, c’est normal que ceux qui portent les valeurs de l’Islam ne soient pas aimés. Mais ce que je reproche à nos coreligionnaires c’est que lorsque nous ne sommes pas aimés, il ne faut pas que cela soit de notre faute.

De ' nouveaux penseurs ' musulmans suggèrent de s’en tenir à l’esprit du Coran et non à la lettre.

Mamadou Daffé : Le problème est que lorsque l’on révise les textes fondateurs il ne reste plus de religion. Le Coran et la Sunna (Ndr : la tradition du Prophète de l’Islam) sont à relire à la lumière du vécu. Mais supprimer certaines parties du Texte qui ne seraient pas d’origine divine, c’est saper la base même de la religion. Dans le Coran, on trouve un certain nombre de choses comme la foi en Dieu, l’accomplissement des prières, l’Au-delà…etc. Ces choses font partie d’El Akida (Ndr : la croyance). Elles sont fixes et immuables. Comme Dieu veut du bien pour Son humanité, si l’on veut alléger le fardeau des Musulmans, il faut réfléchir sur un certain nombre d’orientations. Il y a un canevas relativement étroit et on a tout le reste pour changer les pratiques des Musulmans en faisant une distinction claire entre les coutumes et les prescriptions de l’Islam. L’Islam n’est donc pas figé. Nous ne vivons pas au XIVème siècle. Tout ce qui relève de la Ibadat (Ndr : actes d’adoration) et de la Akida (Ndr : croyance/foi ) ne peut être touché. Autrement cela s’apparenterait à la modernisation du parti communiste. Or l’Islam n’est pas une idéologie. Que des penseurs apportent une contribution à la lumière de ce que Dieu et Son prophète ont dit, cela est une bonne chose. Nous, Musulmans, apprenons même de Satan. C’est par Satan que nous avons appris que Ayat El Korsi (Ndr : verset 155 de la sourate II) a des vertus protectrices. Je suis donc ouvert à la discussion avec les Musulmans et les non musulmans. À condition qu’on me laisse choisir ce qui me paraît compatible ou incompatible avec la Loi.

Propos recueillis par Farid Belgaid





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