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Livres

Parole de femmes voilées

Rédigé par Propos recueillis par Amara BAMBA | Jeudi 3 Avril 2008

Il y a toujours une femme dans un Hijab. « Les filles voilées parlent » (Editions La Fabrique, mars 2008) donne la parole à cette femme. Quatre ans après la loi antifoulard, Malika Latreche, Ismahane Chouder et Pierre Tevanian nous offrent les témoignages de quarante cinq femmes qui ont en commun de porter un voile sur la tête. Nous avons voulu en savoir plus. Entretien avec Isamhane Chouder, diplômée d'université et résistante de la « voilophobie » à l'école.



Parole de femmes voilées
Saphirnews : Comment est né ce livre à trois plumes ?

Ismahane Chouder: Ce livre est né des luttes et des réflexions menées au sein du Collectif Une Ecole pour Tou-te-s avec des femmes et des hommes d’horizons militants, politiques, culturels, professionnels, générationnels, confessionnels divers, tous opposés à la loi du 15 mars 2004 sur les signes religieux à l’école. Il fallait qu’un livre offre à des femmes portant le voile un espace où exprimer leur expérience de la stigmatisation. Car sur ce point, les médias demeurent quasi-muets. Le contraste est même saisissant entre le tapage médiatique et les gloses interminables dont a fait l’objet « le voile à l’école » et le silence de mort qui s’est abattu sur « les voilées exclues de l’école ». Quant aux politiques, il suffit de se référer à l’idyllique bilan officiel qu’a rendu Hanifa Cherifi en septembre 2005 à propos de la loi du 15 mars 20041. Ce rapport est un modèle d’inhumanité technocratique, qui multiplie les chiffres et les courbes sur le nombre de « cas » ou de « signes » recensés dans les écoles à différentes dates. Mais absolument rien sur l’état psychologique dans lequel se sont retrouvées les adolescentes « dévoilées », de la manière dont s’est déroulée leur année scolaire, de ce que sont devenues les 50 exclues et les 60 démissionnaires, sans parler des déscolarisations non comptabilisées (celles des filles qui ont renoncé à l’école sans même faire la rentrée de septembre). C’est à ces questions occultées que nous avons voulu répondre.

En somme, vous donnez la parole aux victimes?

Je parlerai plutôt de « contre-expertise » utile. On peut même le qualifier de « livre noir » de la loi anti-voile, et plus largement, de la « voilophobie » contemporaine. Mais il n’est pas que cela. Car les femmes que nous avons rencontrées ne sont pas que des victimes. Elles-mêmes refusent d’ailleurs explicitement de se définir comme telles, et en les lisant nous comprenons pourquoi. Ce n’est pas qu’elles ne sont pas victimes – elles le sont à l’évidence. Ce que nous découvrons au fil des pages, ce sont des filles ou des femmes peu soutenues, qui puisent le courage de résister essentiellement en elles-mêmes, dans leur entourage proche ou dans leur religion.

Qu'est ce qui vous a frappée en recueillant ces récits ?

Personnellement, c’est la quasi-absence de la Justice, de l’École et des organisations progressistes traditionnelles. Le corps enseignant est, sauf exceptions, aux abonnés absents. Les services sociaux ne sont pas toujours très compatissants, sans parler des élus locaux, des « grands intellectuels », des partis de gauche ou des associations antiracistes et de défense des droits de l’homme, absentes de la plupart des récits. Des exceptions existent bien sûr : un-e professeur-e, un-e voisin-e, un-e collègue de travail, un-e syndicaliste ou un-e militant-e associati-f-ve qui a su faire preuve d’empathie et de solidarité en actes. Mais nous sommes loin par exemple du grand et plus que nécessaire mouvement de solidarité qui est en train de se construire depuis quelques années autour des élèves sans-papiers.

Vous avez interrogé quarante cinq femmes. Quels ont été vos critères de choix ?

Nous ne les avons pas choisies, ce sont elles qui ont choisi de répondre à notre invitation. Aucun critère spécifique de sélection n’a été posé d’avance. Pour autant, nous tenions à relayer les applications arbitraires et abusives de cette loi, censée ne concerner que les élèves de l’école publique, des collèges et lycées, et qui de fait a déclenché une vague de dérives touchant étudiantes, mères d’élèves, citoyennes militantes… Si la quarantaine de femmes qui s’expriment dans ce livre est représentative de quelque chose, c’est donc avant tout de l’infinie diversité des situations, des parcours et des tempéraments que recouvre l’ensemble des « femmes voilées ». Le livre ne prétend d’ailleurs pas en donner une vision exhaustive, tout simplement parce qu’aucun livre ne peut le faire. Il a donc ceci de « réaliste » qu’il laisse entrevoir l’infinie diversité du réel, mais c’est un livre ouvert, qui se veut aussi un encouragement à de nouvelles prises de parole. La plupart évoquent le voile imposé comme une situation réelle, mais très minoritaire en France, et toutes le condamnent – et là encore, toutes les enquêtes sociologiques le confirment : le voile forcé est bien minoritaire, et il est effectivement réprouvé par l’immense majorité des femmes musulmanes de France, voilées ou non.

Mais sur un plan personnel, quel bilan tirez-vous de ce travail ?

La satisfaction d’avoir permis à des filles et à des femmes de se dire et de s’auto-définir librement, de se réapproprier une parole confisquée. Une parole à la première personne. Là où le rouleau compresseur médiatique et la démagogie politique amalgament, généralisent et homogénéisent toutes les situations derrière un idéal-type de « la » femme voilée, ou « du » voile, « symbole d’oppression », nous avons rencontré au contraire des femmes et des adolescentes toutes différentes les unes des autres : des élèves « brillantes », d’autres moins ; des jeunes femmes de tous âges (de 15 à 45 ans), certaines extraverties, d’autres plus réservées ; des tempéraments « rebelles » et d’autres plus « posés » ; des femmes engagées dans la vie associative, sociale ou politique, d’autres au contraire tentées par le repli sur la famille, l’entourage proche ou la « communauté » ; des optimistes et des pessimistes – et bien d’autres nuances encore...

Finalement quel regard portez-vous sur cette loi du 15 mars 2004 ?

Un regard et une posture de résistance. Notre objectif principal demeure l’abrogation de cette loi d’exception. Au printemps 2004, avec le Collectif Une Ecole Pour tou-te-s / contre les lois d’exclusion, nous défilions aux cris de « Ecole Publique / Choisis pas ton public ! ». Nous avions alors la double conscience du caractère minoritaire de notre posture et de la justesse de notre revendication. Pour la première fois dans l’histoire, voici donc qu’un service public de la République française s’autorise à « choisir son public ». Pour les adolescentes et les femmes que nous avons rencontrées, les mots d’ordre d’« interdiction des signes ostensibles » ou de « neutralité de l’espace public » n’ont été synonymes ni de « réaffirmation de la laïcité », ni d’« émancipation », ni de « promotion du vivre-ensemble », mais plus simplement et prosaïquement d’humiliations, d’exclusions, de pressions morales, d’injures ou d’agressions. Une loi raciste et sexiste qui a libéré et légitimé les comportements discriminatoires.





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