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Société

Musulman et identité citoyenne

Une analyse de Mohamed Mestiri

Rédigé par Mohamed Mestiri, directeur de l'IIIT-France | Mardi 11 Juillet 2006

Le récent débat qui avait rassemblé à Istanbul plus de 180 leaders musulmans en Europe autour de la question identitaire de l’islam et sa contribution citoyenne, représente plus d’un intérêt pour l’avenir de l’émergence de nouvelles traditions d’échange libre et de coordination entre les musulmans.



Ce débat a permis une rencontre sur plusieurs niveaux, celui du monde intellectuel musulman avec sa diversité de spécialités et d’écoles, celui des responsables associatifs, activistes ou représentants des pays d’origine, et surtout une rare opportunité de médiation entre ces deux niveaux de leaders, les intellectuels et les hommes de terrain.

Un fossé méthodologique


Au-delà des enjeux politiques qui avaient justifié le soutien britannique à cet évènement, et tenté de vendre le modèle angélique du multuculturalisme au profit des communautés musulmanes en Angleterre, dans l’abstraction quasi totale de la montée de l’islamophobie et de l’hégémonie des politiques néo-coloniales dans le monde musulman, le colloque « Muslims in Europe » a soulevé de véritables questions à la fois fondamentales et stratégiques, sur la définition de l’identité des musulmans en Europe et les perspectives de leur reconnaissance dans l’espace public. Les passions apologétiques ou défensives de l’islam contre ses supposés « prédispositions » à la culture de violence, d’extrémisme et de repli identitaire n’ont pas survécues devant la densité des canaux de débat.

Néanmoins, un fossé de méthodologie semblait être profond entre trois types d’analyses, et parasitait les capacités d’échange tout au long du colloque, pour ainsi réduire le débat en concours de monologue. Dans la vision générale des érudits classiques venant essentiellement du monde musulman, l’identité des musulmans n’est d’autre que leur foi, et que cette identité cultuelle n’est ni cumulable avec une identité culturelle quelconque, ni négociable dans un espace contraignant. Le monde des mouvements islamiques globalisants et utopiques tend à identifier l’identitaire musulman au devoir du militantisme sous la tente protectrice de la « Jama’a » ou groupe islamique. Quant au monde des intellectuels musulmans évoluant dans le contexte de la société civile, il est plus question d’identité des musulmans que de l’islam.

Il me semble qu’une dissociation des convictions religieuses de l’identité sociétale est d’une grave priorité. Car lorsque les musulmans sont interpellés sur leur identité dans l’espace public, ce n’est pas de leur foi qu’il s’agit, mais de leur capacité d’émerger un mode de contribution à la collectivité. Ce mode peut suivre un modèle de conviction, mais il en demeure que c’est sur l’autonome et la dynamique de la contribution dans le progrès du vivre ensemble dans le respect des lois, de l’équité et de la dignité, que les musulmans d’Europe sont supposés être jugés. Il est évident que ce qui fait défaut dans l’image du repli identitaire assimilée souvent aux musulmans, n’est nullement les sources de l’islam à vocation humanistes et universelles, mais la capacité des musulmans de pouvoir s’organiser dans la cité et la responsabilité des pouvoirs publics, dans la reconnaissance des droits égalitaires des communautés musulmanes. Le repli identitaire est une expression de frustration et non d’affirmation, car plus l’identité est reconnue dans l’espace public plus elle est capable de dépasser son ego et d’être porteuse de sens universel. Au contraire, plus l’identité est stigmatisée, martyrisée et marginalisée plus elle devient rigide, négative ou passive.

Unité religieuse et identités multiples


Les appels à l’intégration des identités musulmanes ne sont généralement que peu sensés, car ils sous-entendent un modèle unique à intégrer, souvent dans l’indifférence et l’ignorance à l’égard de l’intégrité des identités musulmanes. Une intégration respective de la dignité de la collectivité musulmane comme de la personne musulmane doit rejeter tout traitement d’exception au nom du devoir d’accompagnement d’une laïcité « étatique », par indulgence à l’égard des identités démunies et peu autonomes socio économiquement. Un statut de minorité ne conviendrait pas au respect de l’égalité des chances et favorise les bavures discriminatoires au nom de l’exception. D’autant plus qu’il réduirait à zéro les possibilités d’émancipation de toute une communauté puisqu’il lui réserve un sort statique et non évolutif. Or le rapport majorité/minorité est conçu dans la dynamique du challenge. La conditionnalité numérique ne justifie pas un des deux statuts, mais c’est la capacité d’autonomie sociétale qui prime sur l’expansion numérique. Le cas des musulmans de/en France le montre bien, car par-dessus ces beaux discours qui vantent la présence de « la deuxième religion de France » et le taux de natalité élevé chez les communautés musulmanes, la réalité continue à stigmatiser et à marginaliser ces communautés dans les ghettos insalubres et la précarité du travail.

Il existe chez les musulmans une unité de convictions religieuses mais une pluralité d’expressions identitaires, spirituelles, intellectuelles, culturelles, et sociales. Cette pluralité identitaire interne devrait s’ajouter à la pluralité identitaire dans l’ensemble de la société comme étant vecteur de dynamisme et facteur de richesse. La revendication citoyenne aujourd’hui doit aspirer au pluralisme identitaire, non pas dans une perspective de reconnaissance communautaire pour créer un mode de coexistence parallèle entre les identités, mais dans une perspective d’interculturalisme fondée sur l’échange et le partenariat entre tous.
« Certes nous avons honoré et rendu digne les fils d’Adam » Coran.





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