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Municipales 2008 : « Il y aura des villes test ou le Mouvement Politique Autonome sera visible »

Entretien avec Abdelaziz Chaambi

Rédigé par Propos recueillis par Fouad Bahri | Mardi 3 Juillet 2007

C’est l’un des rescapés de la Marche pour l’égalité de 1983. C’est aussi l’un des militants musulmans les plus engagés dans l’altermondialisme, depuis l’organisation il y a trois du Forum social européen jusqu’au récent forum social des quartiers populaires, qui s’est tenu du 21 au 23 juin, à Saint-Denis. Fondateur de l’Union des jeunes musulmans de Lyon et membre du Collectif des musulmans de France, Abdelaziz Chaambi revient, pour nous, sur les principaux enjeux du FSQP.



Municipales 2008 : « Il y aura des villes test ou le Mouvement Politique Autonome sera visible »

Saphirnews.com : Que signifie s’engager comme musulman dans les luttes ?


Abdelaziz Chaambi : Pour nous le musulman doit être, automatiquement et par essence, impliqué dans les luttes. Le Prophète, avant même de recevoir la Révélation, faisait partie du Pacte de bienfaisance Hill-al-fuddul, qui allait rendre justice aux gens. L’islam lie la foi à l’action dans plus de soixante dix versets. Comme disait Sayyed Qotb, une foi qui n’entraîne pas l’action est une foi morte. Nous sommes dans cette perception là de l’islam.

Je ne vois pas l’utilité de mon existence si, en tant que musulman, je ne suis pas en train de me battre contre l’injustice et la domination. Le Prophète a tant remis en cause l’ordre établi que Quraysh lui a proposé le pouvoir, l’argent, les femmes, la royauté. Il a refusé. Nous sommes donc bien dans cette conception qui veut que ce soit la revendication d’une justice sociale qui prime sur toute autre considération.

Selon moi, la valeur ajouté du musulman est d’apporter du sens et d’avoir une bonne compréhension de sa religion, c'est-à-dire refuser de cautionner les injustices planétaires qu’on est en train de vivre actuellement, dans lesquelles, malheureusement, beaucoup de musulmans sont complices.

Comment se déroule la collaboration et l’association des mouvements musulmans avec les mouvements qui se réclament d’autres idéologies, comme l’extrême gauche, les milieux chrétiens progressistes ou féministes ?


A.C : Le préambule à tout cela est la connaissance mutuelle. Dieu dit dans le Coran « Nous vous avons crées pour que vous vous entre connaissiez ». Cette connaissance là et cette confiance entre ces différents réseaux de gauches ou de chrétiens progressistes est indispensable pour contrecarrer la propagande nationale et internationale qui vise à nous cloisonner les uns face aux autres.

Le second travail à faire est pour les musulmans, une bonne compréhension de leurs sources et pour nos partenaires une émancipation, une libération des préjugés néo-coloniaux, racistes et islamophobes, parce qu’ils existent. Il ne faut pas croire que tout est rose. J’ai pu le constater au Larzac, au Forum social européen, mais aussi au cours de la campagne pour José Bové. Il persiste encore des préjugés racistes et islamophobes, y compris chez nos partenaires de gauche et d’extrême gauche.

Il y a donc un travail à faire, moyennant quoi, on réussira à poser des objectifs communs pour cheminer ensemble vers la transformation de cette société et du monde vers plus de justice sociale. Cette voie est indispensable, sinon c’est la guerre des civilisations.

Mais, concrètement, les choses avancent sur le terrain, avec nos partenaires de l’anti-G8, du MIB, de Divercité, le forum social des quartiers polaires, le forum social maghrébin et européen, au Larzac, où des musulmans et des musulmanes se sont engagés comme altermondialiste, anti-capitalistes et anti-libéraux, mais avec leur spécificité de musulman, avec leur foulard, avec leur barbe et avec leur salat (NDLR : la prière), avec leurs convictions.

Quelqu’un parlait des rapports de bon voisinage, établis dans l’islam. La place qui est fait au voisin dans l’islam est quelque chose de révolutionnaire. Si aujourd’hui, on le met à l’ordre du jour et qu’on l’injecte dans le patrimoine social et culturel, c’est phénoménal.

Quels sont, aujourd’hui, les deux ou trois priorités de l’action sociopolitique ?


A.C : Omar ibn al Khattab disait « La faim peut être de la mécréance ». Cela ne sert à rien de parler de religion à quelqu’un, s’il n’a rien dans son ventre. Il y a une crise économique. Le capitalisme sauvage est en train de piller la planète, de répercuter son avidité et son appât du gain sur les gens. Je suis allé en Tunisie et j’ai trouvé des cartes téléphoniques à un dinar, même pas un euro. Avant c’était cinquante ou vingt dinars. On est en train de racler les fonds de tiroirs des pauvres pour engraisser des multinationales de la téléphonie ou autre.

La priorité des priorités est l’amélioration des conditions sociales des gens. Leur permettre d’avoir à manger, à boire, une éducation, la santé, l’accès aux services publics et l’égalité de traitement.

C’est refuser, par exemple, la franchise sur la sécurité sociale que veut imposer Nicolas Sarkozy. Refuser les soins à deux vitesses, par des mobilisations, par le soutien des médecins qui sont dans le réseau altermondialiste et qui ont lancé une pétition signé par déjà soixante dix mille personnes, pour le refus de la franchise médicale. Par l’accompagnement des luttes des ouvriers contre la délocalisation de leurs entreprises en Tunisie, en Egypte ou en Chine.

C’est faire en sorte que l’outil de travail soit la propriété de ceux qui produisent et qu’un rééquilibrage de l’argent soit opéré pour que la sueur du travailleur soit rémunéré à sa juste valeur. C’est faire en sorte que le Smic soit augmenté, alors que le gouvernement veut le bloquer. C’est aussi faire en sorte que les réhabilitations dans les quartiers populaires n’excluent pas les pauvres vers plus de pauvreté, au profit des classes moyennes et riches.

C’est finalement, être au plus proche des gens pour leur redonner leur dignité, comme le faisait le Prophète.

On a beaucoup parlé de la création d’un mouvement politique autonome des quartiers. Quelle est votre vision de ce mouvement politique et quel doit être son rôle ?


A.C : Lorsque nous parlons de MPA (mouvement politique autonome), on le fait en opposition volontaire avec la classe politique car nous n’avons aucune confiance envers une classe qui, par alternance, a géré nos quartiers, nos villes, nos écoles, nos vies, en échouant. Une classe politique qui a fait en sorte que les fossés entre riches et pauvres soient encore plus grands, que les discriminations soient plus importantes, que l’islamophobie soit banalisée…

Cette classe politique, au lieu de tendre vers l’amélioration économique du plus grand nombre a tendu vers l’amélioration économique d’une poignée de gens, de vautours qui ont pillé la planète.

Un MPA s’inscrit en opposition avec cette politique là, dans un parler authentique des gens, par les gens et pour les gens. Cela fait trente ans que je milite et je n’ai jamais pris ma carte dans un parti car je savais que cela était un hold-up de ma voix et de ma dignité.

L’objectif de ce MPA est d’être à l’image de la France d’aujourd’hui, c'est-à-dire la France de la diversité, de la complémentarité, de la fraternité. Il y a par exemple, autour de moi, des partenaires en qui j’ai plus confiance qu’envers des musulmans. C’est indéniable et c’est quelque chose de nouveau.

Y aura-t-il une présentation de liste MPA aux municipales et aux cantonales 2008 ?


A.C : Cela fait douze ans que nous discutons de ces questions là avec le MIB, les Motivés, Divercité et depuis peu, avec les Indigènes de la République. Si l’on a attendu une douzaine d’années je pense que l’on peut attendre un peu plus dans la mesure où suite à la révolte de novembre 2005, il y a des prises de consciences qui se sont faites, une aspiration vers une sorte d’appétit politique, et l’on ne veut pas que cette aspiration soit fourvoyée dans les partis politiques.

C’est vrai que la gauche et la droite confondues sont en train de sortir des miroirs aux alouettes, avec des dénominations aux faciès. Nous savons très bien que c’est une nouvelle instrumentalisation et nous ne voulons pas rentrer là dedans.

A l’issu du forum, on lancera un appel à la création de ce MPA. Il y aura sans doute des villes test où le MPA sera visible et où l’on mettra le maximum de force pour que le résultat soit un échantillon de ce que l’on voudrait.

Face à l’échec des scores de la candidature Bové, le renouvellement et l’affermissement de la présence des associations dans les quartiers n'est-elle pas la véritable priorité ?


A.C : Ce que vous soulevez est même le problème fondamental. Le problème de la relève et d’autre part, celui de la spécialisation et de la complémentarité des générations. J’en parlais encore hier, jusqu’à deux heures du matin avec un militant. Je lui disais : « Tu ne vas pas, au bout de trente ans de militantisme, organisé un match de football dans ton quartier. Si au bout de tout ce temps, tu n’as pas trouvé quelqu’un pour s’en occuper, c’est que tu as mal fais ton travail. »

Nous sommes conscient de cela. Mais je vais vous donner un exemple. Dans ce forum des quartiers populaires, vous ne trouverez pas de figure politique, nous n’avons pas voulu donner la parole à des personnalités. Nous avons voulu dire aux gens « venez ».

Alors bien sûr, nous avons nos lacunes, nos manques et nos ratés. Ce n’est pas un problème. C’est en forgeant, qu’on devient forgeron. Montrons à la France entière que ce forum social des quartiers populaires est l’affaire des gens, des militants, et qu’il est quelque chose de l’ordre du politique, sans complexe. Il ne faut pas se couper des réalités sociales et il faut réfléchir en terme de transmissions de relais.

Concernant le vote Bové, nous avons été piégés dans un concours de circonstances malheureux pour nous. Nous nous étions engagés car nous avions remarqués que 60 % des gens du comité de soutien de Bové était des gens nouveaux, qui n’avaient jamais fait de politique, tout comme Bové, syndicaliste, qui n’est pas issu d’un parti. Nous nous sommes dit « voilà un espace intéressant, qui peut nous permettre de faire de la politique autrement ».

Manque de bol, la conjoncture politique a fait que nous avons eu un vote de la peur, chez les habitants des quartiers populaires, qui nous ont dit « on ne veut pas d’un 21 avril bis, d’un Le Pen au second tour, on va voter utile ». Beaucoup ont donc voté Ségolène Royal et même Bayrou. Résultat : toutes ces voix là qui auraient dû constituer une force à la gauche de la gauche, ont disparu.

Ce n’est pas grave. Nous sommes là pour travailler dans la durée. Si mes enfants peuvent trouver dans quelques années un terrain politique plus égalitaire, je suis prêt à me sacrifier pour qu’ils l’obtiennent. Pour gagner des combats politiques, il faut, parfois, des générations sacrifiées.





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