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Communiqués officiels

Lettre ouverte à Madame Maryse Joissains-Masini, Maire d’Aix-en-Provence

Rédigé par Denis Gril | Lundi 16 Janvier 2006



Madame le Maire,

Permettez-moi, dans un esprit de dialogue ouvert et de concertation constructive, de réagir à la réponse que vous avez donnée dans La Provence du 14 janvier 2006 à la question : « La promesse d'une mosquée ? ». J'évoquerai également l'article paru dans ce même journal, le 4 octobre 2005 où vous précisiez votre position sur cette question. Nous avions alors renoncé à intervenir pour ne pas faire d'un point aussi fondamental pour les musulmans d'Aix-en-Provence un objet de polémique. Mais ce que vous affirmez dans l'interview du 14 janvier est pour nous inacceptable et ne peut être laissé sans réponse.
Vous avancez en effet « qu'aussi longtemps que les représentants de l'islam ne reconnaîtraient pas sans ambiguïté les règles de la République, notamment la laïcité, je ne faciliterai pas les choses.

Ce que je souhaite, c'est que cette religion affirme son appartenance à la communauté française et qu'ainsi, elle ne puisse être manipulée de l'étranger. En France, l'islam doit être républicain, favorable à l'égalité des sexes. Et qu'il se montre tolérant vis-à-vis des autres religions ».

Mes collègues responsables d'associations islamiques ou représentants du culte musulman au niveau régional et national, et moi-même, sommes en droit de nous demander qui parmi eux vous avez rencontré pour porter un tel jugement sur "les représentants de l'islam". Personnellement, je n'en connais pas un seul qui ne reconnaisse "les règles de la République, notamment la laïcité". Je dois dire que je ressens pour moi-même et pour tous mes confrères qui gérons des associations et entamons des négociations avec les différentes instances étatiques, régionales et municipales pour régler les problèmes concrets que rencontre notre communauté, comme particulièrement déplacé que l'on puisse penser qu'ils ne respectent pas les lois de la République française. Je n'en connais pas non plus un seul qui n'adhère à la laïcité, garante de la liberté et de l'indépendance des cultes. Si l'appartenance à la République exige que tout citoyen français fasse une profession de foi républicaine pour être en mesure d'assurer ses droits et devoirs civiques, qu'on l'exige alors de tous les citoyens.

Comment comprendre l'appartenance d'une religion "à la communauté française" ? Il est évident qu'aucune religion n'appartient à qui que ce soit, qu'il s'agisse d'un individu, d'une communauté d'individus ou d'une nation. La République nous a appris que la nationalité n'a rien à voir avec l'appartenance religieuse. Quant au soupçon de manipulation de l'étranger, il y a là encore, permettez-moi de vous le dire, confusion de plan. Que les musulmans de France, en grande majorité d'origine étrangère, gardent des liens forts, affectifs, linguistiques, culturels avec leur pays d'origine, comme d'autres citoyens, est un fait naturel. Mais qu'eu égard à la situation politique de certains pays arabes et musulmans, on fasse peser sur la communauté musulmane et ses responsables en particulier un soupçon sécuritaire, est inadmissible et même peu réaliste.

Croyez-moi que les musulmans de France, en dépit des vexations qu'il leur arrive de subir, apprécient la liberté religieuse dont ils jouissent. S'il arrive que certains d'entre eux enfreignent les lois, c'est à l'Etat de sévir, sans que la religion n'ait ici à intervenir. Si des musulmans de France enfreignaient au nom de l'islam la loi de la République, je ne doute pas un seul instant que tous les représentants du culte musulman s'élèverait unanimement contre une telle attitude. Quant à la présence sur le territoire français d'institutions ou de fonctionnaires relevant de pays étrangers, du Maghreb en particulier, ils sont le résultat d'accords entre ces pays et l'Etat français. La communauté musulmane dans son ensemble bénéficie de leurs services, mais n'en porte aucunement la responsabilité.

« L'islam doit être républicain, favorable à l'égalité des sexes ». Encore une fois ne confondons pas les plans. L'islam est l'islam et, pas plus que les autres religions, il ne doit être républicain. Les citoyens français de confession musulmane et les musulmans résidents en France adhèrent à la loi française ou bien se mettent hors la loi et en subissent les conséquences. L'égalité des sexes que je sache est un fait légal et les musulmans n'ont pas à s'y montrer favorables ou défavorables. Derrière une telle exigence, on pressent la mise en cause de la loi religieuse, la sharî'a, qui règle la vie des musulmans en tant que tels. Elle a vocation à embrasser tous les domaines de la vie humaine et comporte une dimension sociale et juridique. Certaines de ses dispositions peuvent effectivement entrer en contradiction avec la loi française, comme avec beaucoup d'autres lois, en particulier dans le monde arabe et musulman qui n'est plus aujourd'hui dans la plupart des pays régi que très partiellement par la sharî'a.

Il faut rappeler que celle-ci est une loi religieuse, fondée sur des textes révélés ou inspirés, reliant ce monde à l'autre et procédant de principes complètement différents de ceux dont s'inspire la loi française, mais non nécessairement contradictoires avec ceux-ci. Par ailleurs l'essentiel des obligations religieuses qui incombent aux musulmans et aux musulmanes est d'ordre rituel et moral. Pour tout ce qui relève du droit personnel, commercial, judiciaire etc…, il appartient aux musulmans et aux musulmanes de le mettre en pratique en harmonie avec la jurisprudence du pays où ils vivent. C'est ce qu'ils ont toujours fait de fort longue date et ce qu'ils font aujourd'hui dans tous les pays du monde, sans avoir besoin de recevoir des leçons de personne.

La tolérance vis-à-vis des autres religions relève du même registre, bien que l'évocation de ce point dans la situation actuelle soit particulièrement mal venue. S'il est aujourd'hui en France une religion minoritaire qui soit mal tolérée, c'est bien l'islam.

Dès sa fondation, l'islam a intégré les autres religions, monothéistes en particulier, dans une vision globale de la religion. Il a intégré et protégé de nombreuses communautés religieuses qui autrement auraient disparu. Il leur a attribué un statut de protection qui certes n'est pas celui de l'égalité laïque mais qui n'est plus appliqué dans la plupart des pays musulmans depuis le 19ème siècle. La France elle-même n'a pas eu une attitude exemplaire en accordant aux "musulmans français" de son empire colonial un statut à part. L'ouverture des musulmans de France au dialogue et à l'échange avec les autres religions varie en fonction des individus, selon leur cœur et leur culture. Il me semble que la plupart des responsables musulmans ont montré jusqu'à présent soit de manière active, soit de manière réceptive, leur désir de faire entendre leur voix et d'écouter celle des autres religions. Les multiples attaques dont l'islam fait régulièrement l'objet de la part des médias ou de personnalités politiques, loin de renfermer les musulmans sur eux-mêmes leur a fait au contraire prendre conscience de la nécessité d'un échange avec l'ensemble des communautés religieuses et des partenaires sociaux et associatifs.

Venons en au projet de mosquée à Aix-en-Provence, en souffrance depuis plus d'une dizaine d'années. Il avait commencé à prendre forme sous la précédente municipalité. L'Association d'Etudes et de Recherches Islamiques et l'Association islamique Française qui gèrent respectivement les lieux de culte du Centre Ville et de la ZAC avaient présenté un projet et avaient obtenu la promesse orale d'un terrain. La construction projetée ne se limitait pas à un lieu de culte mais envisageait un centre pour la communauté musulmane du pays d'Aix, comportant d'un côté une mosquée régie par la loi de 1905, de l'autre un centre comportant salle de réunion et de conférences, salles de cours et bibliothèque, régi par la loi de 1901. Ce même projet a été repris sous la municipalité actuelle et plusieurs rencontres ont eu lieu sous l'égide de Monsieur Joissains et de sa fille, Sophie Joissains. Monsieur Joissains a tenu à ce que ces rencontres incluent des représentants des autres communautés religieuses.

Nous l'avons accepté volontiers dans un esprit d'oecuménisme et d'échange, bien qu'il pouvait sembler étonnant que l'islam ait besoin de l'aval des autres religions pour que la nécessité d'un lieu de culte digne de ce nom lui soit reconnu. Les rencontres qui devaient se poursuivre ont été unilatéralement interrompues par la Mairie, sans qu'aucune explication n'ait été officiellement donnée, malgré nos demandes par courrier recommandé. Il est vrai que deux éléments auraient dû refroidir notre confiance de départ. En effet, Madame le Maire, vous n'avez jamais plus tenu à nous recevoir en personne sur un dossier dont l'importance ne vous échappait pas. Par ailleurs, lors de nos rencontres avec Monsieur Joissains, celui-ci, tout en reconnaissant la légitimité de notre démarche, a anticipé les objections que l'on retrouve dans vos interviews : préoccupation sécuritaire, comme si les musulmans aixois étaient des terroristes potentiels ; incompatibilité de la loi musulmane avec la loi française ; la question inévitable de la femme en islam, comme si les musulmans aixois devaient porter le poids de toutes les injustices dont les femmes sont victimes de par le monde et enfin, et non moins inévitablement, notre représentativité et l'union de tous les musulmans d'Aix autour de ce projet, comme si les musulmans aixois n'avaient pas droit à la diversité d'opinion.

Avant l'interruption des rencontres au sujet de notre projet, Monsieur Joissains avait reconnu les soucis électoraux de la Mairie. Un tel aveu est inadmissible. Comment accepter une telle confusion entre les plans religieux et politique, dont par ailleurs on charge tant l'islam ? La construction d'une mosquée est donc une affaire politique. Faut-il en prendre acte ou bien, au contraire espérer que l'édification d'un centre ou les musulmans se sentent bien chez eux et dans leur ville soit enfin perçu comme un acte citoyen donnant aux musulmans leur place dans la cité et les incitant ainsi à participer pleinement et de façon constructive à son rayonnement.

Sans doute ai-je été, Madame le Maire, trop polémique. J'ai simplement voulu mettre au point certaines questions pour ne plus avoir à y revenir. La communauté musulmane d'Aix n'a pas les moyens à la fois d'acheter un terrain et d'édifier un centre qui réponde à ses besoins. Quand bien même elle les possèderait, elle ne pourrait rien entreprendre sans la collaboration de la Mairie. Nous nous adressons à vous comme représentante de l'Etat français qui ne finance pas l'édification des lieux de culte mais qui veille à ce que les besoins légitimes des citoyens soient assurés, dans le plus strict respect de la Loi et de l'esprit de la République.

Je vous remercie par avance, Madame le Maire, de votre réponse qui sera, j'espère, le point de départ d'un dialogue constructif. Je vous prie de recevoir à cette occasion nos vœux pour cette nouvelle année ainsi que l'expression de mon respect et de ma considération.

Denis Gril
Président de l'Association d'Etudes et de Recherches Islamiques (A.E.R.I.)
Vice-président de l'Association Islamique française (A.I.F.)
5, rue Gondraux
13100 Aix-en-Provence
mahedine@free.fr 






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