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Société

Les carrés musulmans dans les cimetières français : l’intégration par la terre

Rédigé par Pauline Compan | Lundi 7 Novembre 2011

La meilleure preuve d’un attachement à une terre n’est-il pas de s’y faire inhumer ? Si le mythe du « retour au pays » a longtemps prévalu dans la communauté maghrébine française, désormais les demandes d’inhumations dans les cimetières communaux sont de plus en plus nombreuses et devraient augmenter avec le vieillissement attendu de la population. Dès lors, la construction de carrés musulmans devient un enjeu local dans les communes concernées. Et si certaines villes ont déjà pu avancer sur la question, des blocages apparaissent dans d’autres, alors même que la demande augmente.



De gauche à droite : Catherine Wihtol de Wenden (directrice de recherche au CNRS), Yvan Gastaud (chercheur à l'Unité de Recherche Migration Société), Claudine Attias-Donfut, Omar Samaoli, Jamel Oubechou (président de l'Institut des Cultures d'Islam), Atmane Aggoun.
De gauche à droite : Catherine Wihtol de Wenden (directrice de recherche au CNRS), Yvan Gastaud (chercheur à l'Unité de Recherche Migration Société), Claudine Attias-Donfut, Omar Samaoli, Jamel Oubechou (président de l'Institut des Cultures d'Islam), Atmane Aggoun.
La France compte 82 carrés musulmans. Pas assez, affirment unanimement chercheurs et musulmans de France. Face à cet enjeu sociétal, la Mairie de Paris organisait, jeudi 3 novembre son troisième colloque « Décolonisons les imaginaires » avec pour thème l’enjeu des carrés musulmans en France. Une réunion à l’initiative de l’adjointe au maire de Paris déléguée aux droits de l’homme et à la lutte contre les discriminations, Yamina Benguigui. Ce colloque réunissait chercheurs, élus et professionnels des services funéraires. Compte rendu de Saphirnews.

« Les personnes de nationalité française, originaires des pays de culture musulmane, veulent majoritairement se faire enterrer en France », rapporte Claudine Attias-Donfut, directrice de recherche à la Caisse nationale d’assurance vieillesse (CNAV). Les Algériens désirant passer leur retraite dans leur pays d'origine ne représenterait que 2% de la population. Une proportion plus importante chez les personnes d'origine subsaharienne (17%) qui tendent à plus rentrer au pays en fin de vie que les personnes maghrébines. Une tendance que l'on retrouve chez les Turcs qui sont 68% à vouloir être enterré sur leur terre d'origine. Pour la chercheuse, la mort constitue « un moment de vérité » où la personne doit choisir l’endroit de son repos éternel. La préférence, de plus en marquée, des parents de la quatrième génération à se faire enterrer en France prouve un enracinement et un attachement. Une sorte de « droit du sol inversé » pour Atmane Aggoun, sociologue et chercheur associé au CNRS. « Leur but est de faire aimer cette terre à leurs enfants » précise le sociologue.

Que dit la loi ?

Dès lors, le problème se pose de savoir dans quelles conditions seront inhumés les défunts s’ils aspirent à respecter leurs croyances. Car si la loi française entérine une liberté de choix du défunt, les cimetières français sont laïcs. La place qui peut être accordée à une parcelle musulmane dans les cimetières de la République est codifiée dans trois circulaires, d'ailleurs des musulmans sont enterrés dans les cimetières français depuis plus d'un siècle. Parmi les conditions qui s'imposent : un carré confessionnel ne doit pas être isolé du reste de cimetière ni violé la neutralité de l’espace commun. C’est la laïcité qui garantit cette liberté de choix ; et les tombes, en tant qu’espace privé, peuvent refléter la volonté du défunt.

La construction de carrés musulmans dans le cimetière français relève d’une volonté politique locale, car ces circulaires n’ont pas d’effets contraignants. Une situation que certains souhaiteraient voir évoluer, notamment à cause du manque d’espace pour les morts musulmans dans les cimetières. Un problème d’autant plus important qu’une généralisation de l’idée de ces circulaires pourrait « mettre fin à une discrimination entre les communes et mettre un frein à l’émergence du sentiment de minorité opprimée présent chez les musulmans », explique Omar Samaoli, gérontologue et directeur de l’Observatoire gérontologique des migrations en France (OGMF).

Des accommodements qui fonctionnent

Traditionnellement, la conception musulmane de l’inhumation se trouvait en contradiction avec l’esprit des règles d’hygiène en vigueur en France. Une situation qui a largement changé ces dernières années. « Les religions se sont coulées dans le moule des règles hygiéniques », rapporte Rémy Schwartz, Conseiller d'Etat, auteur d'Un siècle de laïcité. « Nous assistons à un cumul des cultures, précise Atmane Aggoun, ainsi le cercueil remplace la dalle et présente l’avantage d’être moins onéreux. Pour respecter la tradition de placer le mort au contact de la terre, de la terre sera ajoutée dans le cercueil. »

Le rite ne poserait donc pas de problème, ce serait l’aménagement qui resterait à prévoir, notamment pour l’orientation de la tombe vers La Mecque, disposition relativement bien acceptée par les pouvoirs publics.

Inauguré le 16 avril 2010, le carré musulman de Goussainville est un exemple d’une volonté politique en la matière. « Chez nous, la création d’un carré musulman n’a pas fait débat, détaille Slassi Badr, adjoint au maire de Goussainville, il n’y a pas eu de polémique, la création a été décidée en conseil municipal. Nous avons fait réaliser une étude de sol pour être sûrs qu’il n’y avait pas de nappes phréatiques et la délimitation des tombes s’est faite en consultation avec l’association cultuelle musulmane locale. »

M. Badr souhaiterait, pour sa part, passer par la loi pour contraindre les communes à se doter de carré musulman. Mais si beaucoup n’en auraient pas vraiment l’utilité, pour d’autres le manque de place est criant. Les communes à forte présence musulmane doivent donc se saisir de cette question. A l’image du célèbre cimetière musulman de Bobigny. En pleine réhabilitation, cet espace est géré par un syndicat intercommunal et peut accueillir les habitants de quatre communes : La Courneuve, Drancy, Bobigny, Aubervilliers. Une exigence stricte mais qui doit être respectée car les demandes affluent vers ce qui constitue un véritable patrimoine de l’histoire de l’immigration en France.







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