Si l'on peut espérer que des analyses plus fines nous révéleront, au cours des semaines et des mois qui viennent, les motivations des votants, l'on peut sans risque de se tromper, sur la base d'observations de terrain, affirmer que ce vote est non pas l'expression d'une attitude unique, mais de plusieurs types de préoccupations, qui se sont conjointes pour arriver au résultat que l'on sait. Dans certains cas, plusieurs de ces motivations ont pu se combiner.
Nous pouvons ainsi identifier (sans être encore en mesure de suggérer l'importance statistique respective de chaque facteur) :
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Des milieux idéologiquement hostiles à l'islam, qui se constituent aujourd'hui aisément en réseau, surtout grâce à Internet, avec des arguments qui circulent à travers les frontières. Ces milieux hostiles à l'islam ne partagent pas tous la même motivation : les uns ont une approche séculière, d'autres une approche religieuse (chrétienne ou juive). Ces milieux articulant une critique systématique de l'islam ne sont pas très nombreux, mais fournissent assez largement l'argumentaire qui se trouve ensuite repris dans les débats publics.
On peut citer, par exemple, le Mouvement suisse contre l'islamisation (
MOSCI ). Ils trouvent des relais dans certains secteurs de l'UDC ainsi que dans l'UDF (dont la critique de l'islam est parallèle à un soutien à Israël et au sionisme pour des raisons d'interprétation biblique).
Ces mouvements sont tous convaincus que l'implantation de l'islam en Europe est le début d'une invasion non militaire, qui sera suivie par l'imposition d'une domination islamique et d'un système légal islamique. Interdire les minarets représente donc, dans cette optique, un signal fort pour enrayer ce mouvement.
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Des personnes s'inquiétant de l'immigration : la Suisse est en effet un pays où l'émigration a été historiquement forte, mais qui ne s'est jamais perçu comme pays d'immigration. Dans les années 1960 et 1970, l'immigration venue du sud de l'Europe avait suscité de forts mouvements xénophobes, dont des initiatives populaires: la votation
« contre la surpopulation étrangère » de 1970 avait enregistré un taux de participation exceptionnel d'environ 75 % et avait été soutenue par 46 % des votants.
Même si de plus en plus de musulmans obtiennent la naturalisation suisse, cette immigration est encore récente et les musulmans restent donc en grande majorité étrangers. Comme presque partout dans le monde, la croissance forte d'une population d'origine étrangère, pratiquant de surplus une religion dont les relations avec l'Europe occidentale ont souvent été marquées historiquement par des conflits, entraîne immanquablement des réactions.
• Des sondages effectués il y a plusieurs mois déjà révélaient que l'
argument de la réciprocité allait motiver une partie des votants : des Suisses disaient vouloir soutenir l'initiative parce qu'ils étaient choqués des restrictions apportées à la construction d'édifices de culte chrétiens ou d'autres religions dans des pays musulmans – voire l'interdiction de tout culte non musulman en Arabie saoudite.
Les empêchements ou chicanes que subissent des minorités religieuses dans des pays de tradition musulmane de plus en plus perçue comme intolérables ailleurs dans le monde, et l'interdiction de la construction de minarets est alors vue comme une réplique (bien que l'on peine à comprendre en quoi cela pourrait contribuer à la situation en effet difficile de chrétiens dans des pays musulmans).
• Les réactions qui ont conduit à l'acceptation de l'initiative contre la construction de minarets sont loin de n'être que le fait de groupes populistes ou conservateurs : il ne faut pas négliger, même s'il est difficile de le quantifier pour l'instant, la part d'un vote, en partie de
sensibilité de gauche, féminin ou sensible à la question des droits de la femme. Il est révélateur que l'affiche très controversée de soutien à l'initiative (affiche que plusieurs municipalités firent l'erreur d'interdire, accroissant ainsi son impact) ait représenté une silhouette de femme revêtue d'une burqa à côté d'une forêt de minarets plantée sur la Suisse.
Le statut de la femme dans l'islam et notamment les signes distinctifs comme le foulard sont un sujet qui suscite beaucoup d'émotions : il suffit d'assister à n'importe quelle conférence grand public sur l'islam pour que surviennent très vite, pêle-mêle, des questions autour de ce thème.
• Il ne fait guère de doute que bien des gens qui auront soutenu l'initiative ne l'auront pas fait pour des raisons idéologiques ni d'expériences personnelles avec des musulmans, mais tout simplement en raison de l'
image de l'islam que renvoie quotidiennement l'actualité : attentats, violences, manifestations d'hostilité à l'Occident...
Le contexte de l'après-11 septembre s'applique également à la Suisse et crée de fortes préoccupations par rapport à ce qui vient du monde musulman. Différentes affaires locales (par exemple, tout récemment encore, des prédications anti-occidentales dans des mosquées en Suisse) ont conforté ces sentiments. Même si les médias insistent beaucoup sur la distinction entre « islamistes radicaux » ou violents et autres musulmans, l'image du jihadisme se répercute inévitablement sur l'ensemble de la communauté musulmane.
L'interprétation du gouvernement fédéral suisse insiste sur cette confusion de l'islam en général avec ses formes extrémistes comme cause du succès de l'initiative.
• Chez certains, même s'il est peu probable que cela ait suffi sans autre argument à motiver beaucoup de monde, il existait que la crainte que la construction de minarets finisse inévitablement par déboucher sur l'appel du muezzin et donc des perturbations sonores nocturnes, alors que l'argument du
droit à la tranquillité dans un monde bruyant est de plus en plus important – d'ailleurs, dans plus d'une ville, les sonneries de cloches ont subi de sérieuses limitations ces dernières décennies. Cet argument a bien sûr été utilisé par les partisans de l'initiative.
• Parmi les événements particulier de la période récente ayant certainement contribué au vote anti-minarets, il faut citer l'
affaire Hannibal Kadhafi : en juillet 2008, ce fils pour le moins turbulent du dirigeant libyen fut arrêté à Genève en raison de graves maltraitances commises à l'encontre de domestiques qui l'accompagnaient dans l'hôtel de luxe où il séjournait. Il fut incarcéré, puis libéré sous caution.
L'incident provoqua la colère de la famille Kadhafi : deux hommes d'affaires suisses sont retenus en Libye depuis juillet 2008, sous prétexte d'irrégularité dans leurs permis, et considérés par le peuple suisse comme des otages. Les tentatives multiples du gouvernement fédéral suisse d'obtenir leur retour n'ont pas abouti, et cela cause une vive irritation dans la population suisse.
Certes, la Libye est connue par ailleurs pour sa répression de groupes islamistes ; mais ces nuances échappent à beaucoup de gens, et l'affaire donne l'image d'un pays musulman qui humilie la Suisse.
• Enfin, il y a tout simplement des gens, plus nombreux qu'on ne le soupçonne, pour qui
l'islam est un corps étranger en Suisse, et donc sa visibilisation est ressentie comme une agression, puisqu'elle inscrit cette présence de façon permanente. Dans un paysage idéal suisse, l'islam n'a tout simplement pas sa place, sauf s'il accepte de rester discret. La publicité vidéo de l'UDF, que l'on peut voir sur YouTube, en donne un exemple frappant, et parle plus à la fibre sensible de nombre de Suisses que de longs discours. Comme nous le disait l'un des responsables de l'UDF :
« Regardez cette vidéo, tout est là ! »
Nous pourrions étendre la liste avec différents autres facteurs qui ont sans doute contribué au succès de l'initiative : quand le parlementaire UDC Oskar Freysinger, l'une des figures de proue de l'initiative en Suisse romande, terminait l'un des derniers débats télévisés sur le sujet en s'inquiétant de voir le Cour de Strasbourg demander récemment d'interdire les crucifix dans les salles d'écoles italiennes, tandis que l'on laisse des symboles de l'islam s'installer dans l'espace européen, nul doute qu'il touchait une corde sensible chez une partie des téléspectateurs.
L'inventaire de quelques motifs des opposants à la construction de minarets que nous venons de dresser donne cependant déjà une idée de la variété des raisons qu'ont pu trouver des Suisses pour soutenir l'initiative.
Cela dit, il serait faux de réduire l'affaire à une bizarrerie suisse, comme le soulignait d'ailleurs le livre
Les Minarets de la Discorde. Certes, grâce à la pratique de l'initiative populaire, des sentiments ont pu s'exprimer en Suisse d'une façon difficilement concevable dans d'autres pays européens.
Mais il ne fait guère de doute que, dans une bonne partie de l'Europe, des sentiments semblables et dans des proportions semblables s'exprimeraient s'ils en avaient la possibilité politique.
Il y a aujourd'hui, à la charnière entre religion et politique, une véritable
« question musulmane » en train de se construire en Europe, avec des formes diverses selon les pays (débats sur le foulard en France, controverses autour de la construction de mosquées en Allemagne, etc.). Peu importe dans quelle mesure cette question est justifiée ou non : il faut admettre qu'elle existe et ne va pas disparaître de sitôt.