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Société

Le Maroc et l'alcool : je t'aime moi non plus

Rédigé par Leïla Belghiti | Mardi 19 Janvier 2010

C'est un secret de Polichinelle : au Maroc, on s'enivre. Tellement, que la loi interdisant la vente d'alcool aux marocains musulmans est contestée et fait, ces derniers mois, l'objet d'une vive polémique au royaume de Mohammed VI.



Le Maroc et l'alcool : je t'aime moi non plus
Vins, whisky, bières de toutes les couleurs, gin, vodka... on trouve de tout au Maroc. Les points de vente sont plus nombreux que les Marocains mêmes n'osent l'imaginer. Outre les petits marchands à la sauvette, que l'on appelle communément les « guarraba », les discothèques et bars de nuit en sont bien garnis.

L'apparition, notamment, des hypermarchés Marjane − dans toutes les grandes villes du royaume − a fait sortir les buveurs de leur trou. Ainsi voit-on aujourd'hui des familles marocaines passer tout naturellement − ou presque − aux caisses « spécial alcool », des jeunes défiler les rayons deux bouteilles sous le bras, des canettes joncher le parking du tout récent centre commercial...

Qui pourrait croire, à la vue de ce spectacle, que la législation marocaine interdit la vente d'alcool aux musulmans marocains ?

Libre de boire ?

Oui. Mais pas tout le monde. La loi marocaine stipule qu'il « est interdit à tout exploitant (...) de vendre ou d'offrir gratuitement des boissons alcooliques à des Marocains musulmans » : un dahir (texte juridique au sceau royal) qui date de 1967, du temps de Hassan II, père de l'actuel roi Mohammed VI.

Pour autant, les supermarchés n'exigent aucune condition de leurs clients : nulle part vous ne verrez « vente d'alcool interdite aux musulmans », ni même aux « mineurs »... Dans le même temps, être pris en flagrant délit d'achat ou de consommation de produits viniques peut entraîner de très lourdes sanctions pénales. Selon un article publié en 2006 par le quotidien marocain La Vie Eco, 90 % des affaires traitées au tribunal sont liées à l'alcool : crimes commis en état d'ivresse, accidents de la route, ventes illégales, etc.

Un flou embarrassant

« La loi selon laquelle l'alcool ne peut être vendu qu'aux étrangers est contraire à la Constitution, qui reconnaît les libertés individuelles fondamentales », proteste Khadija Rouissi, présidente de l'association marocaine Bayt Al-Hikma, à l'origine de la polémique, dans un communiqué datant du 8 décembre dernier.

Saâd Eddine Othmani, parlementaire et membre dirigeant du Parti justice et développement (PJD), répond sans ambiguïté : « il y a une loi qui interdit la consommation de l'alcool par les Marocains et elle est claire. Elle doit être respectée ».

Oui, mais comment, alors même que les enseignes qui commercialisent l'alcool se multiplient ? Pis encore, lorsque l'on sait que des 400 000 hectolitres de vin produits dans le royaume chérifien environ 85 % est bu localement (soit 1 litre par habitant)... L'alcool est ainsi passé numéro deux des boissons les plus consommées derrière le thé.

Pour le politologue Mohammed Darif, le communiqué de Bayt Al-Hikma « est incohérent, parce que le parti auquel appartient Khadija Rouissi (Parti authenticité et modernité, ndlr) défend le projet du roi », rapporte l'AFP. Or, « en octobre 2003, lorsque le roi a présenté devant le Parlement la réforme du statut de la femme, il avait déclaré qu'il ne peut "autoriser ce que la religion islamique interdit" », a-t-il ajouté, selon la même source.

Pour et contre

Les sujets du roi, eux, sont divisés. Si d'aucuns refusent de subir la loi religieuse, allant jusqu'à s'attabler ostensiblement au restaurant un jour de Ramadan, l'écrasante majorité tient à garder ses principes religieux et culturels. Depuis quelques années, des démonstrations de mécontentements ont lieu dans certaines grandes villes du pays. À Salé, en mai 2009, la population s'était levée pour protester contre la vente d'alcool dans un tout nouveau centre commercial. C'est peu dire si une éventuelle abrogation de la loi se ferait dans le calme.

Rester dans le statu quo semble être la solution privilégiée des autorités. Le marché du vin et autres spiritueux est bien trop juteux pour l'éradiquer à jamais. L'année 2006 enregistre ainsi près de 130 millions d'euros de chiffre d'affaires. La loi, elle, continuera de se faire l'épouvantail sacré de la morale : l'honneur sera sauf, mais les poches seront pleines.

Et après tout, faire marche arrière, est-ce possible ? Quelles limites aux libertés individuelles ? En France, pays vignoble de longue tradition, le marché des vins affiche 13 milliards d'euros de chiffre d'affaires. Difficile d'envisager une stricte interdiction, selon Roselyne Bachelot, ministre de la Santé. Prévenir plutôt qu'interdire ? L'alcool, pourtant, tue : environ 45 000 personnes par an sur le territoire français. La liberté individuelle est à ce prix...





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