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Points de vue

La solitude du Ramadan

Sur le chemin d'un converti

Rédigé par Bilal Ibn Mîkhael | Lundi 19 Juin 2017



La solitude du Ramadan
« Les intervenants seront de très haut niveau… La Ligue des champions de la science islamique européenne. » C’est ainsi que des frères m’ont convaincu de m’inscrire à une formation sur le mois du Ramadan, quelques semaines après ma conversion.

Je dois avouer que cette formation m’a été énormément bénéfique. Les interventions étaient profondément sages et bienveillantes. Puis, arriva l’intervention sur scène d’un converti. Il souhaitait témoigner de la solitude de ses premiers mois du Ramadan et de ses premières fêtes de l’Aïd. Il jeûnait seul, rompait le jeûne seul et fêtait l’Aïd el-Fitr seul. Son propos était émouvant. Il a dû lui-même interrompre son intervention sous le coup de l’émotion.

Sincèrement, j’avais du mal à comprendre ce qu’il expliquait. Je me savais quelque peu privilégié du fait de mon entourage et de ma fiancée : je ne pouvais pas être seul. Mais en voyant l’atmosphère chaleureuse de la salle remplie de centaines de frères et sœurs, je me disais qu’il avait dû mal tomber durant ses premières années de converti car, avec une telle communauté, comment pouvait-on se sentir seul ?

D’ailleurs, ce premier Ramadan, qui se déroulait en plein été, fut un véritable plaisir. Je l’ai passé dans ma région natale, qui est également celle de ma fiancée. A chaque iftar, nous nous retrouvions chez les parents de ma fiancée ou chez sa grand-mère. Il y avait du monde, certains passaient manger, d’autres venaient juste saluer et discuter. Après tarawih, nous retournions visiter d’autres familles ou passions voir des frères et sœurs, jusqu’à la reprise du jeûne. Ce que j’ignorais, c’était qu’il s’agissait du seul Ramadan, jusqu’à présent, que j’allais vivre ainsi.

Entre angoisse et tristesse

Cette fois, le Ramadan se passait au mois de juin. Nous devions donc rester dans notre quotidien parisien où nous travaillons. Ma femme, pour des raisons médicales, ne pouvait pas jeûner.

Je me levais seul pour manger jusqu’à l’aube. Les journées étaient longues et chaudes. Pour l’iftar, ma femme mangeait avec moi mais, de par son activité professionnelle, elle devait se coucher rapidement après. Dans la ville de banlieue où nous habitons, nous connaissons très peu de monde.

Le deuxième jour, je me suis rendu au tarawih, inquiet pour la suite de ce mois. La mosquée la plus proche de mon domicile a fait venir un cheikh tunisien pour proposer des petits cours de sciences islamiques durant les 30 minutes qui précèdent le début de la prière. Je m’installe et commence à être saisi d’un sentiment très particulier, un mélange d’angoisse et de tristesse.

Le cours se faisait en arabe mais, avec mon niveau de débutant, je ne comprenais strictement rien. Régulièrement, il faisait des blagues que je ne comprenais pas mais qui amusaient l’auditoire. Je demandais discrètement à mon voisin de m’expliquer ce dont il parle : « C’est à propos du jeûne. » Je n’en saurai pas plus.

J’ai l’impression d’être le seul à ne rien comprendre et constate que des petits groupes de frères se sont formés au fond de la mosquée pour discuter et échanger. Je ressens alors une profonde solitude. Alors que l’adhan pour la prière du soir résonne dans les téléphones, le cheikh continue son discours, motivé surement par cet auditoire très intéressé.

Dix minutes plus tard, la prière débute enfin. Au fond de moi, je commence à ressentir de la colère. Je me demande finalement ce que je fais là, au milieu de ces gens. Pourquoi ne pas être resté chez moi, auprès de ma femme ?

La solitude du Ramadan

« La communauté existe-t-elle ? »

Les tarawih fut un vrai supplice, mon esprit partait dans tous les sens, une réelle mélancolie remplissait mon cœur. La prière se termine habituellement par des invocations. Je les trouve particulièrement longues. Elles sont faites exclusivement en arabe, donc je ne fais que répéter mécaniquement « Amine » tandis qu’à ma gauche, un frère est en pleurs.

C’est terminé. Je me sens profondément mal. Je sors de la mosquée et constate que mon bus est déjà passé, le suivant est dans plus de 15 minutes. Je commence par m’asseoir sur le banc de l’arrêt de bus pour essayer de dédramatiser ce qui vient de se passer.

Sous mes yeux, je vois des familles sortir de la mosquée, des groupes de jeunes rentrer ensemble à leur domicile. Beaucoup sont véhiculés au point qu’un embouteillage se forme dans la rue. Et moi, je reste seul à mon arrêt de bus. Cela ne fait que redoubler ma colère. Est-ce que je fais partie de cette « communauté » ? La communauté existe-t-elle ? Comment ressentir les « bienfaits » du Ramadan dans ces conditions ?

Je décide de marcher. En rentrant, il m’est impossible de fermer l’œil de la nuit ni de manger quoi que se soit. Je doute de mes pratiques cultuelles ou de ma capacité à terminer ce mois de jeûne. Jamais, dans ma vie de non-musulman, je n’avais ressenti de tels sentiments de solitude. Et pourtant, j’ai la chance d’être marié.

Derrière chaque épreuve se cache un bienfait

Après un long et profond sommeil, ma tristesse et ma colère se dissipent au fur et à mesure de la journée. Je me plonge dans mes lectures pour comprendre le bienfait que peut recouvrir l’isolement dans son cheminement spirituel et le renforcement de sa foi.

Le soir, je retourne au tarawih et me rends auprès d’un responsable de l’association. Je lui explique ma situation de « non-arabisant » et lui demandant s’il est possible qu’à l’avenir, une partie du prêche soit traduite. Puis, je m’installe au fond de la mosquée, me plongeant dans mes lectures coraniques ou islamiques.

Je réalise cette année mon deuxième Ramadan dans cette mosquée. Le cheikh tunisien est toujours là. Ses blagues en arabe font toujours autant rire l’auditoire. Je continue à louper mon bus. Les frères continuent à rentrer chez eux en voiture. Cependant, je prends plaisir à venir encore plus tôt à la mosquée pour lire et méditer, seul. Parfois, je tends l’oreille et me rends compte que je parviens à saisir quelques mots ou quelques phrases du discours de l’imam, mon arabe s’améliorant progressivement. Et surtout, la marche nocturne s’avère être un réel plaisir. Les rues sont calmes et silencieuses, je peux me plonger paisiblement dans mes pensées et réfléchir aux prochaines étapes à franchir dans mon cheminement spirituel, sans rien attendre d’une « communauté musulmane » mythifiée.

Mais, malgré tout, je ne peux oublier cette soirée et me dis que si j’ai réussi, grâce à Dieu, à dépasser mes doutes, cela n’a peut-être pas été le cas pour d’autres frères ou sœurs converti-es. La communauté doit penser à mieux les « intégrer » et à prendre soin de ses nouveaux arrivants.

N.B.: Subhan’Allah, le soir même de l’écriture de cette chronique, ma mosquée propose une traduction simultanée du cours du cheikh, visiblement suite à de nombreuses demandes.

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Bilal Ibn Mîkhael est enseignant.

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