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Cinéma, DVD

L’Empire capitaliste contre-attaque (ce que Star Wars 7 dit de notre société)

Rédigé par Louis Alidovitch | Samedi 30 Janvier 2016



L’Empire capitaliste contre-attaque (ce que Star Wars 7 dit de notre société)
Il est temps de revenir sur la plus grande réussite commerciale de l’histoire du cinéma. Il était difficile d’aller à contre-courant de la sortie du premier opus de cette troisième trilogie tant l’unanimité était de mise. Mais l’instantané dictant nos vies, la plupart des gens se sont déjà projetés sur 2016 et ses films prometteurs (dont l’excellent The Revenant). Et l’effervescence Star Wars retombe peu à peu.

Après avoir longtemps patienté, après avoir senti l’envie croître au fil des jours, après avoir apprécié l’excitation s’amplifier à l’approche de la date tant attendue, les fanatiques se sont extasiés sur le film qui, pourtant, manque de profondeur et ne provoque aucune réflexion. Bref, une œuvre qui ne sert à rien, mais qui en dit long sur notre époque.

Que peut-on dire sur le film en lui-même ?

J. J. Abrams a réussi son pari ! Il devait en effet réconcilier les fans de la première heure, déçus par une deuxième trilogie trop colorée et une jeunesse fascinée par le mythe originel. Il lui fallait toucher le maximum de gens pour assurer de vendre le maximum de produits dérivés. L’investissement fut d’ailleurs sans doute rentabilisé avant même la sortie du film.

Dans un premier temps, tout l’art résidait dans la stratégie du teasing. Il ne fallait pas trop en faire, juste assez pour créer la demande et rendre le spectateur lambda aussi fou qu’un toxico en manque d’une dose. Puis, une fois les files d’attente battant les records et emplies d’adultes vêtus comme des gosses et aussi excités que des puces, J. J. Abrams leur servit une version améliorée de la première trilogie. Car le producteur renoue sans équivoque avec la première trilogie. Mêmes ingrédients, même atmosphère, même histoire et même décor... mais en mieux : merci aux nouvelles technologies !

Les scénaristes n’ont pas eu à chercher loin. D’abord, on retrouve la quête du héros malmené par la vie et abandonné dans un monde cruel (cette fois-ci, une héroïne, théorie du genre oblige). Ensuite, on se tape la visite de vaisseaux identiques à ceux de la première trilogie.

Enfin, on a droit à une tonne de scènes dans l’espace et à la fameuse attaque en Xwing (faisant écho à celle de Luke Skywalker dans l’épisode 4). Même le droïde sympathique BB8 est une version améliorée de R2D2 et le nouveau big boss est encore plus moche et plus grand que Dark Sidious. Rien d’original mais, en même temps, le vintage, c’est très tendance !

Donc, un film divertissant, impressionnant parfois grâce à la 3D, mais on a vraiment l’impression d’un déjà-vu et aucune histoire ne viendra entretenir un quelconque suspense. On le sait bien, à la fin, les gentils gagneront.

Star Wars : un conte pour adultes

Rien d’original, mais c’est justement ce qu’il faut pour être bankable ! Parce que Star Wars est avant tout un conte pour adultes qui refusent de grandir. Des adultes nostalgiques d’une belle époque, sans attentats, sans crises économiques, sans politicards aussi menteurs, tricheurs et voleurs que ceux qui jonchent nos institutions dites républicaines. Une époque où l’on pouvait encore discuter avec son voisin, où l’on pouvait boire un verre en ville sans craindre l’agression, où les gamins jouaient dehors ensemble au lieu de s’isoler devant leur écran bouche bée tapotant instinctivement, telles des machines programmées, sur leurs manettes de PlayStation. Mais ça, c’était avant (le pouvoir de la pub !).

C’était avant 1983 et la gauche qui abandonne le peuple et la lutte contre le capital pour rejoindre l’économie de marché et la construction d’une Europe économique. C’était avant que les règles économiques prennent progressivement possession de nos esprits et nos cœurs et nous transforment en homo œconomicus soucieux d’optimiser le moindre euro, la moindre seconde, la moindre relation sociale. C’était avant que notre nature première devienne consumériste et calculatrice.

Et qui sont les meilleurs consommateurs ? Qui désirent toujours posséder davantage ? Les enfants ! Pour accroître ses parts de marché, il faut infantiliser le consommateur. Ainsi, la dynamique capitaliste brise toute forme d’autorité et d’ordre empêchant le libre exercice du désir infantile. La famille, la religion, le respect des anciens… tout cela est dévalorisé car jugé trop conservateur et pas assez progressiste. Les nouveaux clercs adeptes de la religion du progrès passent leur temps à nous imposer leur vision dogmatique sur toutes les chaines télévisées.

Quant au camp opposé, celui des réactionnaires, il est tellement caricatural, peu malin et à la limite du racisme que les progressistes marchent sur du velours. Mais les « néo-réacs » s’en fichent. Ils ont leur créneau, leur public, vendent des livres et prennent du blé. Leur opposition factice favorise la dynamique capitaliste ! Celle-ci, fondée sur l’idéologie du progrès et la vénération pour la science et la technique, a grandement contribué aux grands bouleversements sociaux qui déstabilisent notre société devenue un immense marché. La commercial society d’Adam Smith, où chacun doit poursuivre son intérêt égoïste, a engendré la concurrence exacerbée et la guerre de tous contre tous.

Les individus, coupés de leurs racines, refusent de voir cette réalité et se réfugient dans l’illusion du bonheur que leur promet au quotidien la publicité. Ils noient leur souffrance dans l’acquisition impulsive de nouveaux gadgets inutiles et se plongent dans de nouvelles croyances superficielles, sans profondeur permettant seulement de soulager leur mal-être. Naturopathie, développement personnel, coaching et Star Wars deviennent alors des palliatifs à une vie sans sens.

Le temple Star Wars

Star Wars propose plus qu’un spectacle. Il offre un imaginaire perpétuant l’espoir. Il prolonge ce rêve enfantin de la victoire du Bien contre le Mal. Ceux qui s’y rendent religieusement, vêtus tels des moines, n’auront jamais la rectitude du jedi, mais ils s’accorderont, l’instant de la cérémonie cinématographique, un sermon puissant sur la nature de l’Homme et sa quête. Ils se souviendront des heures les plus sombres de notre Histoire devant ce mal absolu appelé Premier Ordre, dont les dirigeants déshumanisés sont habillés tels des officiers SS du IIIe Reich.

En passant, on est loin de l’habileté du sénateur Palpatine dont l’art de la manipulation politique faisait écho avec l’actualité. C’est d’ailleurs peut-être pour cela que la deuxième trilogie a déçu. Elle était trop cérébrale et demandait un effort de réflexion que le fanatique religieux ne peut fournir. Le fanatique veut toujours revivre le modèle originel, quitte à s’éloigner des principes même de la doctrine. Il est un adepte du copier-coller amélioré. Un peu comme le salafiste qui s’habille en qamis (tenue blanche saoudienne) tout en portant des Air Max. Le réveil de la force promet aux fans de revivre les émotions originelles de la saga.

De quoi ravir les jedïistes, membres de cette nouvelle cyber-église appelée le Temple de l’Ordre Jedi. La première Eglise internationale du jediïsme, à mi-chemin entre délire de geek et véritable engouement religieux, comptait quelque 300 000 croyants en 2001 en Angleterre et d’autres centaines de milliers dans le monde. Sur leur site, les jedis expliquent : « Nous ne sommes pas une communauté de joueurs d’un jeu de rôles, mais une église d’une vraie religion, le jediïsme. Le jediïsme ne se fonde pas sur une croyance en dogmatisme et en tradition, mais sur les événements réels et sur les philosophies au fondement du mythe. Nous croyons en la Paix, la Justice, l’Amour, la Discipline et la Bienfaisance : il n’est guère probable que le jediïsme aille à l’encontre d’autres croyances ou d’autres traditions. »

La dynamique capitaliste détruit les repères et affaiblit le lien social. Les individus déboussolés cherchent instinctivement à renouer avec leur nature originelle mais sont tellement imprégnés par l’idéologie moderne qu’ils ne parviennent pas à retrouver le chemin y menant. Ainsi, ils reconstituent eux-mêmes sans cesse des artifices éphémères comblant ce manque inné. « Star Wars, le réveil de la force » constitue un de ces refuges à la modernité et c’est en partie ce qui explique son immense succès.

*****
Louis Alidovitch est écrivain, auteur de l'essai La Barbe qui cache la forêt (Editions Thésée, 2015).

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