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L'Asie, anxieuse, attend Barack Obama

Rédigé par pouf.badaboum@gmail.com | Samedi 17 Janvier 2009



C'est une charmante petite école, éclaboussée de soleil, exubérante de verdure et débordante de vie au moment de la récréation. Il y a pourtant quelque chose d'imperceptiblement blasé dans le sourire du directeur, M. Kuwadiyanto, au demeurant très accueillant. Car il accueille beaucoup. C'est que parmi ses anciens élèves, l'école élémentaire no 1 de la rue Basuki à Menteng, quartier soigné du centre de Djakarta, s'enorgueillit aujourd'hui de compter un président des Etats-Unis, Barack Hussein Obama.

Arrivé à l'âge de 8 ans, il y passa deux ans, de 1969 à 1971, sous le règne d'une directrice à chignon dont le regard sévère, dans la galerie de portraits des anciens directeurs de l'établissement, toise encore le visiteur. C'est une école pilote, publique et laïque, et M. Kuwadiyanto ne se plaint pas de cette notoriété inattendue : grâce à elle, des associations d'anciens élèves et un club Obama se sont créés. "Et puis, glisse-t-il, l'ambassade des Etats-Unis nous a dit qu'il viendrait ici."

Dans une interview au Chicago Tribune en décembre 2008, le président élu Obama a évoqué l'urgence de "relancer l'image des Etats-Unis dans le monde, en particulier dans le monde musulman" et précisé qu'il prononcerait, peu après son entrée en fonctions, un "grand discours" dans une capitale musulmane. A Djakarta, cela ne fait pas l'ombre d'un doute : cette capitale ne peut être qu'indonésienne. C'est peu de dire qu'il y est attendu comme l'enfant prodigue... la seule mention de son nom suscite sourires ravis et frémissements d'excitation. "Moi je suis un fan absolu, s'exclame le consultant politique Wimar Witoelar. Son élection est une très bonne nouvelle pour l'Indonésie, car l'antiaméricanisme, ici, était devenu trop fort. Lui, non seulement il n'a pas d'antipathie pour l'islam, mais il sait même ce que c'est !"

Anis Matta, secrétaire général du PKS, parti islamique dont l'activisme inquiète les musulmans progressistes, parle carrément d'un "syndrome Obama" qui encourage, au sein de son parti, les immigrés et les jeunes à faire de la politique. "Moi-même j'ai du mal à comprendre comment un homme à moitié musulman peut se faire élire par une majorité d'Américains, dit-il. Ici, un président venu de Papouasie, c'est impensable."

Bien sûr, M. Obama n'est pas musulman, même pas à moitié. Mais dans ce pays de 240 millions d'habitants dont 85 % sont musulmans, on est sûr que de son enfance indonésienne, outre la langue qu'il parle encore, M. Obama a gardé le respect et la compréhension de l'islam, cet islam ouvert et tolérant dont l'archipel est encore un vibrant exemple, malgré l'influence croissante des groupes radicaux. Ces jours-ci, ces groupes affirment n'avoir aucun mal à recruter des volontaires pour partir à Gaza, dans une Indonésie qui n'a toujours pas de relations diplomatiques avec Israël. Pour rapprocher l'Islam et l'Occident, quel meilleur endroit, donc, que l'Indonésie ?

Les relations avec le monde musulman, en Indonésie mais aussi en Inde, au Pakistan et en Afghanistan ne sont, cependant, que l'une des interrogations de l'Asie à propos du nouveau président des Etats-Unis. La première préoccupation est d'ordre économique, au moment où la crise partie de Wall Street commence à toucher de plein fouet plusieurs pays de la région. La théorie du découplage avait laissé espérer, en 2008, que l'Asie, principal foyer de croissance mondiale, serait à l'abri de la "crise américaine" ; mais, en octobre, il est apparu clairement que la crise était mondiale. L'Asie en plein essor ne serait pas épargnée.

La crise a révélé les déséquilibres financiers structurels entre les Etats-Unis et l'Asie, causés par la surconsommation américaine et l'épargne asiatique. Comment l'administration Obama va-t-elle chercher à y remédier ? C'est là la grande attente des Asiatiques, qui redoutent un retour du protectionnisme. Les démocrates américains sont traditionnellement perçus comme plus protectionnistes et les promesses de sauvegarde des emplois américains pendant la campagne ont résonné outre-Pacifique comme autant d'avertissements à une Asie trop ambitieuse.

La Chine se sent directement visée. Les Etats-Unis lui reprochent de délibérément sous-évaluer sa monnaie, le yuan, afin de favoriser ses exportations et d'augmenter ses excédents commerciaux. Dans sa campagne, M. Obama a indiqué qu'une fois élu, il soulèverait le problème avec Pékin "en utilisant toutes les voies diplomatiques possibles". Il pourrait augmenter les droits d'importation sur les produits chinois et être plus combatif sur les violations de propriété intellectuelle.

Mais beaucoup d'experts asiatiques veulent croire que l'engagement américain dans le libre-échange prévaudra. La Chine, que George W. Bush avait qualifiée de "rival stratégique" pendant la campagne de 2000, n'a pas été, cette fois, un objet de polémique électorale. M. Bush s'était ensuite largement amendé, et il quitte le pouvoir avec, parmi les rares choses à son actif, des relations sino-américaines plus que satisfaisantes.

Cette crise qui suscite les inquiétudes de la Chine lui donne aussi des raisons d'espérer que le réalisme l'emporte à Washington : Pékin reste le plus grand détenteur de bons du Trésor américain et l'Amérique a besoin de la Chine pour financer son plan de relance et l'aider à sortir son économie de l'ornière. Le Tibet attendra, les droits de l'homme sans doute un peu aussi... De son côté, l'équipe dirigeante chinoise sait que sa survie dépend de sa capacité à améliorer le niveau de vie de sa population. Pour cela, le pays doit continuer à exporter, même s'il tente de s'orienter vers un modèle de croissance dont le moteur reposerait plus sur la demande intérieure que sur les exportations. C'est pourquoi, depuis le début de la crise, Pékin s'abstient de faire la leçon aux Etats-Unis.

L'Inde, désormais classée au rang des alliés, n'est pas un problème pour M. Obama. C'est la Chine qui sera la priorité. Hillary Clinton a prôné, au Sénat, une "relation positive et coopérative" avec Pékin. La phrase est vague mais elle aura rassuré : au seuil d'une année pleine d'incertitudes, les dirigeants asiatiques, japonais, chinois, vietnamiens ou indiens, aspirent d'abord à la stabilité. L'expression d'une puissance régionale, la promotion d'un modèle, la revendication d'un rôle accru dans le système financier international, ces aspirations-là existent aussi. Mais, pour l'instant, il s'agit surtout de ne pas faire chavirer le bateau.


Sylvie Kauffmann
Article paru dans l'édition du 18.01.09
Source : [Le Monde]urlhttp://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/01/17/l-asie-anxieuse-attend-barack-obama-par-sylvie-kauffmann_1143100_3232.html




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