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'Il appartient peut-être aux musulmans de concevoir une organisation alternative'

Entretien avec le chercheur Franck Frégosi

Rédigé par Propos recueillis par la rédaction | Vendredi 2 Juin 2006

Chargé de recherches au CNRS et membre de l'observatoire du religieux d'Aix en Provence, Franck Frégosi est, depuis longtemps, l'un des spécialistes de la question du culte musulman en France. Au moment où beaucoup évoquent déjà le décès du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), laminé par ses querelles internes, il revient, pour nous, sur les raisons du blocage et surtout, sur les moyens d'en sortir.



Saphirnews.com : A l’heure du blocage, quel est l’avenir proche ou lointain du CFCM ?

Franck Frégosi : C’est la question centrale. On se demande finalement quelle est encore sa légitimité, sachant que le CFCM n’est pas directement l’expression du suffrage de tous les musulmans. Aujourd’hui, force est de constater que dans sa composition et son mode de fonctionnement, le blocage actuel rend l’action du CFCM encore plus illisible que dans le passé. On se demande à quoi il sert, la question étant peut-on encore continuer ainsi. Le CFCM est une vitrine dont il n’y a rien à montrer derrière. A l’origine, cet organe devait faire valoir et défendre les intérêts du culte musulman et relayer les attentes des fidèles. J’ai l’impression qu’il a surtout servi à mettre en avant les intérêts de certains représentants communautaires nationaux et qu’en dehors d’un nom, il ne représente plus rien.

Peut-on, pour autant, dire que le CFCM est mort ?

F.F : Il n’est peut-être pas mort sur le papier mais dans la pratique, il est inexistant, transparent. Dans le passé, les pouvoirs français avaient pu le mettre en avant dans l’affaire des otages. Il avait pu être utile à l’étranger. C’est, il me semble, le seul élément que l’on peut mettre à l’actif du CFCM. Les résultats concrets, pratiques se font toujours attendre. Il n’est peut-être pas mort dans l’esprit de certains, mais dans la réalité, il n’existe plus, à la différence des CRCM, qui continuent tant bien que mal. C’est la seule partie de ce dispositif qui a conservé une certaine légitimité par rapport aux fidèles.

Justement, on dit souvent des CRCM qu’ils marchent mieux et sont plus efficaces que le CFCM. Qu’en est-il réellement ? Quels résultats sont à leur actif ?

F.F : Il faut avoir l’honnêteté de dire que cela dépend d’une région à l’autre. Certains CRCM ont acquis auprès de leur région et des politiques, une certaine aura et ont été reconnus comme des interlocuteurs par les élus, par les préfets. Dans d’autres régions, la situation est plus compliquée car il existe des dissensions et même des contentieux en justice, avec la contestation de certaines élections. Ce que l’on peut dire des CRCM, c’est que leur légitimité tient à leur proximité avec les fidèles. Ils sont beaucoup plus identifiables.

Cela dépend également de la volonté des responsables régionaux à se faire les porte-parole et les représentants du culte, mais aussi des personnalités. Je pense par exemple à la région Rhône-Alpes où apparemment il y a une présidence extrêmement dynamique. Cela a été aussi le cas pendant un certain temps, en Alsace. Il faut dire que même au plus près de la base, on n’échappe pas à des règlements de compte et à des conflits de notabilité. Le bilan des CRCM est contrasté mais dans l’ensemble, leur image est moins dégradée que celle du CFCM au niveau national.

Du côté des élus municipaux, certains maires ne font pas l’effort, notamment dans le sud, de rechercher, de se renseigner sur ces représentants de CRCM, voire de les reconnaître, notamment dans les projets liés aux lieux de culte.
Sur cette question des acquis, il faut souligner qu’il existe un document qui lie ensemble le ministère de l’intérieur, les préfets de région et les CRCM et qui permet, lorsqu’il y a un projet de mosquée, de réunir toutes les parties concernées autour de la table. Ce document permet de débloquer certaines situations telles que des fermetures arbitraires de lieux de cultes dans certaines communes. Les présidents de CRCM peuvent alors se saisir du dossier et le porter aux préfets. Même chose pour les questions d’abattages rituels. Les choses sont souvent décidées au cas par cas.

Les présidents de CRCM servent aussi d’interlocuteurs aux autres communautés religieuses ce qui permet de multiplier les dialogues. N’oublions pas que pour beaucoup, l’islam est une religion qui fait peur. Les CRCM peuvent dans ce domaine catalyser les peurs et rassurer un certain nombre de citoyens sur ce qui se dit sur l’islam et sur un certain nombre d’erreurs qui se répètent.
Dernière exemple : les cas d’islamophobie. Le président du CRCM Alsace, par exemple, a été auprès des autorités, s’est fait le porte-parole des musulmans mais le problème c’est que la plupart de ces actes n’ont toujours pas été élucidés.

Que pouvez-vous nous dire sur le fonctionnement des institutions représentatives d’autres cultes ? Peuvent-elles être des exemples à suivre pour les musulmans ?

F.F : Il faut dire d’emblée qu’il y a une plus grande antériorité des autres institutions et qu’elles ont donc acquis une plus grande visibilité sociale. On perçoit mieux leur légitimité et leur action sur le terrain. Pour ce qui est du CFCM, son idée au départ est plutôt intéressante, la question étant comment constituer un lien entre les fidèles et leurs représentants. Je vous rappelle qu’à ce jour, le mode de désignation est extrêmement sélectif car ce sont les associations gestionnaires de lieux de culte qui font la pluie et le beau temps.

Dans les autres communautés religieuses, protestantes ou juives, les fidèles ont droit à la parole dans la mesure ou ils sont régulièrement inscrits, souscrivent à une cotisation et qu’ils peuvent s’exprimer à travers le vote. Le cas de l’Eglise catholique est différent car son organisation est plus hiérarchique, avec des paroisses organisées, par contre, sous le mode collégial. Chaque communauté religieuse a sa propre histoire.

Depuis plus de quinze ans, les musulmans d’Autriche, dans les communautés de base, votent pour choisir leurs représentants. Prenez le cas de la Belgique aussi. Les fidèles sont invités à s’inscrire dans leurs lieux de cultes et ensuite ils vont voter. C’est un système qui présente un intérêt car au moins on ne peut pas dire que les fidèles ne se sont pas exprimés. Il faut dire néanmoins, qu’il y a, même dans ces situations de vote, un filtrage politique, en Belgique et dans toute l’Europe, avec des cas de personnes élues, d’exécutifs constitués qui voient à la dernière minute les ministères biffer certains noms sous le prétexte que les personnes présentées ne garantissent pas les conditions de sécurité pour les gouvernements concernés.

Pour revenir en France, on ne peut pas continuer à développer un système de représentation du culte alors que les principaux intéressés, les fidèles, ne sont pas consultés.
Il appartient peut-être aussi aux musulmans de concevoir une organisation alternative. On n’est pas obligés de se fixer sur un seul modèle. Compte tenu de son histoire, il me semble qu’un modèle de représentation du culte musulman sur le mode collégial est plus adapté qu’un modèle centralisé, en faisant la part belle aux représentants locaux.

D’autres questions sont aussi posés. Celle du renouvellement des cadres religieux par exemple. Certains acteurs sont en place depuis dix ans déjà.

Autre chose. Il y a un certain nombre de mosquées qui n’ont pas souhaité participer à ce jeu représentatif du CFCM en lequel elles voyaient un dispositif destiné à produire des représentants « labelisés » pour l’Etat, sans tenir compte des fidèles. A ces mosquées, d’autres mosquées, autonomes, échappent totalement au contrôle diplomatique des Etats d’origine, et sont absentes du CFCM. Il faudra bien déterminer leur part dans ce processus de la représentation du culte musulman en France.
Il y a enfin une question auquel il faudra répondre : le CFCM représente t’il l’islam auprès des pouvoirs publics ou les pouvoirs publics auprès des fidèles ?

Les deuxièmes et troisièmes générations, peu présentes dans la représentation actuelle, ont-elles encore un rôle à jouer dans la gestion du culte en France ?

F.F : On a l’impression que tout a été fait pour qu’on ne leur laisse pas la parole. Si on fait une estimation des délégués présentés sur les listes appartenant à ces nouvelles générations, on verra qu’ils sont très peu nombreux. Il appartient aussi à ces jeunes musulmans de s’investir davantage et aux associations actuelles de leur faire plus de place et d’accepter le renouvellement des générations.

On peut penser également que ces deuxième et troisième générations ne se sentent pas concernés par le CFCM mais plutôt davantage par des problèmes tels que le chômage et la discrimination. Ils considèrent que le jeu est biaisé et quoi qu’ils disent, qu’on ne prendra jamais en considération leur opinion, ce qui est regrettable. Rien n’a été réellement fait pour prendre en compte leurs attentes, leurs problèmes quotidiens et leurs souhaits. Tout a été fait pour que leur voix dissonante ne s’entende pas.

On ne parvient pas en France à penser l’islam en dehors de considérations extra territoriales. Ceci et les logiques clientélistes, où l’on se soucis davantage de la répartition des postes dans les commissions que des problèmes concrets des fidèles, a aggravé le clivage générationnel et a poussé les jeunes a se désintéresser du CFCM.

Il y a bien eu un moment des structures comme Présence musulmane, qui a essayé de relayer le discours de ces jeunes mais on a tout de suite présenté ces structures comme radicales, ce qui ne l’était pas. Ces discours remettaient en cause les dysfonctionnements et pas le système. Cette situation, ajouté aux évènements internationaux a produit un islamo scepticisme, qui a découragé les jeunes de s’investir plus et de faire porter leur voix courant le risque constant d’être accusé d’intégrisme.





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