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France : ces musulmanes qui adoptent le voile intégral

Par Jean-François Mayer*

Rédigé par Jean-François Mayer | Lundi 27 Août 2012

En 2010, une loi interdisant le port du voile intégral dans l'espace public a été adoptée en France. Elle est entrée en vigueur en 2011. Depuis, plusieurs affaires ont été relatées par les médias et quelque 300 femmes auraient été verbalisées en un an. Un livre nouvellement paru, « Voile intégral en France : sociologie d'un paradoxe »**, de Maryam Borghée, permet de comprendre les démarches et motivations de celles qui font ce choix.



Chercheuse en sciences sociales, Maryam Borghée, qui prépare actuellement une thèse, ne porte pas de voile, mais ne cache pas non plus son désaccord avec la loi française. Son livre le dit, dans une sévère conclusion, qui ne se prive pas d'épingler les stéréotypes et présupposés derrière la démarche de la Mission d'information sur la pratique du port du voile intégral sur le territoire national (2009-2010).

Voile intégral en France : sociologie d'un paradoxe n'est pourtant pas un ouvrage de type engagé et militant, mais une étude sérieuse, attentive, documentée, avec la distance nécessaire par rapport à son objet, et surtout la volonté de comprendre sans poser des interprétations toutes faites.

En bonne démarche de recherche, Maryam Borghée est d'abord allée à la rencontre du milieu qu'elle se proposait d'étudier. Elle a écouté, observé, puis analysé, en ne se limitant pas à rapporter les récits de vie entendus, mais en les replaçant dans leur contexte. Outre une solide documentation sur le thème, cet ouvrage contient le fruit de rencontres avec 65 à 70 femmes « portant le niqâb occasionnellement ou quotidiennement », dont « 33 ont contribué, de façon significative » à l'élaboration de l'étude à travers des entretiens semi-directifs (p. 34). Les ressources de forums Internet ont également été mises à contribution.

Maryam Borghée parle de voile intégral ou « voile total», « à la fois un vêtement religieux et identitaire, un mode de vie et un idéal personnel » (p. 29). En revanche, la plupart du temps, pas politique, car ses adeptes aspirent souvent à se tenir à l'écart.

L'auteur commence par rappeler les fondements religieux de l'adoption du voile intégral : alors que les autorités religieuses musulmanes prônent généralement le caractère obligatoire du foulard (hijâb), il n'existe aucun consensus sur le voile intégral masquant le visage. Nous découvrons les arguments religieux utilisés pour soutenir cette pratique (pp. 49-56) ; parmi ses partisans se trouvent, entre autres, des oulémas saoudiens à l'influence transnationale.

Notons au passage que le terme de burqa, bien que fréquemment utilisé par référence à des images de femmes afghanes, n'est pas adéquat pour le contexte français: les femmes portant le voile intégral adoptent soit le niqâb, soit le sitâr, ce qui renvoie aux modèles des pays du Golfe. Les femmes interrogées par Maryam Borghée les utilisent comme des synonymes, bien qu'ils soient légèrement différents :

« Le niqâb est un morceau de tissu de couleur sombre qui recouvre l'ensemble du faciès à l'exception des yeux tandis que le sitâr, lui, ne laisse pas d'ouverture pour les yeux et se porte généralement avec des gants. Ils sont faits d'u morceau de tissu fin, rectangulaire, qui s'attache autour de la tête et se combine avec une 'abâya (robe à manches longues) ou un jilbâb (longue pèlerine constituée d'une seule pièce unique ou d'une cape accompagnée d'une jupe longue). » (p. 33)

Le livre de Maryam Borghée apporte des éclairages bienvenus sur plusieurs points, à commencer par les canaux de propagation du voile intégral. Spontanément, et à juste titre, le premier acteur qui vient à l'esprit est le salafisme : « Le clergé salafiste saoudien, doté d'un appareil idéologique et financier de plus en plus solide en Europe, soutient l'idée que le port du niqâb est une prescription religieuse obligatoire. » (p. 57) Mais un autre vecteur de diffusion, moins souvent mentionné, est mis en évidence: le Jamâ'at Tablîgh, mouvement missionnaire originaire du sous-continent indien. « Le Tablîgh est présent dans les quartiers populaires et les mosquées où il mène un prosélytisme plus ou moins organisé. » (pp. 59-60)

France : ces musulmanes qui adoptent le voile intégral

Le niqab, une nouvelle identité

La recherche présentée dans ce livre révèle cependant que les porteuses de niqâb sont loin de toutes se trouver dans la mouvance du salafisme ou du Tablîgh. Maryam Borghée nous révèle l'existence d'un niqâb de « bricolage » islamique, qui peut certes passer par la fréquentation de groupes salafis ou du Tablîgh à certaines étapes, mais sans affiliation durable à ceux-ci.

L'une de ses interlocutrices affirme ainsi n'appartenir à aucun groupe et explique : « Je prends plutôt le bien là où il se trouve, inch'Allah ! Tablîgh pour la da'wa [invitation à l'islam, prédication], salafi pour la pratique de la Sunna [tradition du Prophète], ikhwan [Frères musulmans] pour leur engagement, soufi pour leur spiritualité et même chi'â pour l'amour qu'ils portent à la famille du Prophète. » (p. 63)

Maryam Borghée nous révèle ici un type d'attitude probablement de plus en plus répandu, même si l'on ne s'attendait pas vraiment à l'inclusion du niqâb dans ces recompositions individualisées. A cet égard, le rôle d'Internet n'est pas négligeable : évoquant des Françaises converties, elle explique : « Elles sélectionnent sur Internet des "biens de salut" islamiques de sensibilités doctrinales diverses. » ( p. 67)

Nous découvrons aussi une « pratique versatile » du niqâb : certaines le portent toujours, d'autres pour certaines circonstances ou occasionnellement, d'autres encore le retirent temporairement pour rendre visite à leur famille — sans parler des « allers-retours »] de celles qui l'adoptent, l'abandonnent, le prennent à nouveau, ou d'interlocutrices qui renoncent au niqâb après quelque temps, parfois pour passer au simple voile, parfois pour ne porter plus aucun voile (pp. 73-74).

Le milieu des porteuses de niqâb apparaît ainsi comme beaucoup plus fluide qu'on ne l'aurait pensé — ce qui va sans doute aussi de pair non seulement avec des circonstances d'itinéraires individuels, mais aussi avec le « bricolage » individuel évoqué plus haut.

Un chapitre est consacré aux converties : pour celles-ci, qui cherchent à bien pratiquer l'islam, mais se trouvent aussi confrontées à un mélange d'admiration et de méfiance et peuvent développer un « sentiment d'insuffisance » (p. 81), le niqâb permet d'affirmer de façon éclatante leur islamité, ce qui leur donne d'être perçues comme « dévotes érudites» par certains, mais comme « hautaines » par d'autres. Il peut même y avoir ce que l'auteur qualifie joliment de « rivalités pieuses », une « surenchère des preuves de sa piété » entre porteuses de niqâb (pp. 178-181)

Affirmation pas seulement par rapport aux musulmans, note Maryam Borghée, mais également face aux réactions « d'une famille et d'une société sceptiques, voire moqueuses face à leur conversion. Le niqâb est donc l'ultime réponse donnée à un entourage peu crédule pour réaffirmer publiquement sa nouvelle identité. » (p. 85) Cependant, converties ou « réislamisées », une majorité des femmes rencontrées « déclare vouloir — et devoir — cacher leur voile intégral à leur famille car il leur est très pénible d'affronter leur jugement réprobateur » (pp. 154-155).

De façon générale, il faut dire qu'il n'est pas facile de porter le niqâb, surtout pour une femme se déplaçant seule dans la rue, non accompagnée de son mari, car les réactions négatives envers l'islam culminent face à ce choix vestimentaire.

Porter le voile intégral, un sentiment de fierté

Maryam Borghée a prêté attention à l'arrière-plan social et à la biographie de ses interlocutrices. Nombre d'entre elles ont connu une histoire personnelle et familiale difficile, parfois très dure. Il est difficile de ne pas voir dans le niqâb un refuge contre l'anomie et l'expression d'une recherche de « repères jugés fiables et pérennes, à travers un mariage, un habitat, une tenue vestimentaire "fixe", une conduite codifiée, un quotidien régulé par des normes figées » (p. 124).

« Renouveau symbolique », le port du niqâb a alors « pour but d'induire une renaissance globale, sur le plan des valeurs religieuses et individuelles » (p. 186). Comme aboutissement de certains itinéraires chaotiques, il peut être perçu comme un moyen d'expier ses mauvaises actions tout en se redonnant le cadre qui manquait. Porter le voile intégral débouche en tout cas sur un sentiment de fierté, « il symbolise un anoblissement qui vient couronner publiquement un statut nouveau » (p. 196). Il y a une fascination du niqâb, véritable image inversée de la perception de celui-ci en Occident : Maryam Borghée a rencontré des femmes qui n'osent pas faire le pas, mais rêvent de porter le niqâb et l'essaient dans leur chambre, devant leur miroir... (p. 197)

Le lecteur découvre avec intérêt les portraits et confidences des porteuses de niqâb, que Maryam Borghée partage avec respect et sensibilité, mais sans renoncer pour autant à l'analyse. Elles semblent s'inscrire dans un « islam mondialisé », ce qui est notamment mis en évidence par ces choix matrimoniaux avec des conjoints appartenant souvent à un autre groupe ethnique ou national.

Au-delà des débats, ce travail de terrain et de réflexion — qui est une « première » dans son genre, comme le souligne l'éditeur — apporte un dossier bienvenu et documenté pour approcher la réalité de ce voile intégral controversé, qui semble bien plus rarement lié à un projet politique qu'on ne l'imagine dans le grand public.



* Jean-François Mayer est directeur de l’institut Religioscope, qui se consacre à l’étude des faits religieux et à leur impact dans le monde contemporain.

* Voile intégral en France : sociologie d'un paradoxe, de Maryam Borghée, Éd. Michalon, 2012, 256 p., 18 €.

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Jean-François Mayer


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