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Finance éthique

Finance islamique : le « défi psychologique » est à relever en France

Interview du Cheikh Abdullah Bin Bayyah

Rédigé par Propos recueillis par Hanan Ben Rhouma | Samedi 14 Novembre 2009

Du haut de ses 74 ans, Cheikh Abdullah Bin Bayyah aime à dire qu’il est un « homme aux multiples casquettes ». Et pour cause. Vice-président de l’Union internationale des savants musulmans, celui que l’on nomme « le savant des savants » − nombre de ses étudiants sont devenus des oulémas de renom − est membre de plusieurs institutions dans le monde, dont le Conseil suprême du fiqh (jurisprudence islamique), basé en Arabie Saoudite, et le Conseil européen de la fatwa.
Mauritanien de naissance, il vit à Jeddah depuis une vingtaine d’années, où il enseigne, entre autres, le Coran et l’arabe à l’université King-Abdul-Aziz. Invité d’honneur pour la conférence sur la finance islamique au ministère de l’Économie et des Finances, le 3 novembre dernier, Saphirnews est venu à la rencontre du cheikh à cette occasion.



Le Cheikh Abdullah Bin Bayyah a rendu « des services à la France que l'on peut qualifier d'inestimables », déclarait le directeur de la rédaction du Figaro, en présentant le cheikh lors de la conférence sur la finance islamique, le 3 novembre.
Le Cheikh Abdullah Bin Bayyah a rendu « des services à la France que l'on peut qualifier d'inestimables », déclarait le directeur de la rédaction du Figaro, en présentant le cheikh lors de la conférence sur la finance islamique, le 3 novembre.

Les oulémas ont une place centrale dans le développement de la finance islamique en Europe et dans le monde. Quel est le travail accompli par l’Union internationale des savants musulmans en matière de finance islamique ?

Il n’y a pas de travail spécifique au nom de l’association sur cette question, mais il y a un travail de l’ensemble de ses membres, impliqués dans différentes institutions, notamment bancaires.
L’Union internationale des oulémas est une organisation qui dirige et qui oriente sur un certain nombre de questions et de problématiques qui touchent la société, dont l’économie. Elle est donc amenée à donner des explications et des réponses sur la question de la finance islamique, qui présente aujourd’hui un certain nombre d’avantages et d’opportunités.

De quelle manière percevez-vous l’émergence de la finance islamique en Europe, et particulièrement en France ?

C’est une chose très importante à mes yeux. Mais le parcours sera long. Nous devons faire en sorte que la finance islamique soit acceptée des Français mais qu’elle garde aussi ses spécificités et ses caractéristiques parce qu’il est clair qu’on ne peut pas dialoguer avec les autres tout en perdant son âme et sa conscience.

Pouvez-vous expliquer aux lecteurs en quoi la finance islamique est un système aux principes universalisables, accessible à tous ?

Ses principes peuvent être applicables et accessibles à tous, qu’ils soient musulmans ou non. La finance islamique est applicable dans les sociétés non musulmanes, dans le sens où le principe de rationalité est une base qui la régit. Elle est intelligible pour tous, il n’y a pas un principe devenu obligatoire sans que l’on comprenne son sens.
En parlant de l’usure par exemple, le droit musulman estime que l’argent ne doit pas générer plus d’argent car ce n’est pas un objet de vente ni de valeur. C’est un principe que chacun peut comprendre.
Les lois de la finance islamique ne sont pas des prières ni un pèlerinage imposé aux non-musulmans. Ce sont des principes intelligibles qui régissent des rapports entre les hommes. Mais chacun est libre d’accepter ou de refuser. Ceux qui sont d’accord − comme la ministre de l’Économie Christine Lagarde − avec certains aspects de la finance islamique peuvent donc choisir de l’appliquer, même s’ils sont non-musulmans.

Quelles sont, selon vous, les difficultés et les obstacles à résoudre pour intégrer ce système financier en France ?

D’abord, des obstacles législatifs. C’est plutôt délicat, car il faut faire en sorte de réconcilier les spécificités du droit musulman avec les exigences du droit positif de la société française. Par différence aux lois édictées par les hommes seuls, les lois religieuses ne changent pas.
Le fait que le droit musulman, qui tient ses origines de la Révélation et de Dieu, soit statique peut être perçu comme un problème pour les parlementaires français ou européens qui acceptent mal l’idée que la religion peut être une source de lois.
Il y aussi des obstacles psychologiques. Beaucoup de Français voient le droit musulman comme un droit archaïque et religieux qui entre en contradiction avec la laïcité. Il est, par principe, rejetable par certaines parties de la société.

Ces obstacles peuvent-ils être surmontés ?

Rien n’est insurmontable. J’ai demandé à ce que des chercheurs français fassent des études approfondies sur la question, conjointement avec les savants, pour trouver un compromis acceptable et applicable dans la société française [pour le développement de la finance islamique, ndlr].
Tout le travail accompli depuis une trentaine d’années dans ce domaine est un travail d’adaptation qui réussit dans certains pays comme en Grande-Bretagne. Alors pourquoi pas aussi en France !









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