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Société

Féminisme islamique: 'Chaque pays réagit différemment', Ndeye Andujar .

Rédigé par Propos recueillis par Rachida Douadi | Jeudi 23 Octobre 2008

Le troisième congrès international du féminisme islamique se tiendra pendant quatre jours, du 24 au 27 octobre à Barcelone, en Espagne. Les débats, auxquels participeront des intervenantes venues du monde entier, porteront sur les situations d'oppression subies par les femmes musulmanes dans un contexte de globalisation. Mais à quelques jours de cette nouvelle édition, quel est le bilan de ce mouvement relayé en 2005 par la Junta Islamica Catalana (JIC), association musulmane espagnole. Interview avec sa vice-présidente, Ndeye Andujar.



Féminisme islamique: 'Chaque pays réagit différemment', Ndeye Andujar .
Vous organisez la 3ème édition du congrès international du féminisme islamique du 24 au 27 octobre. En 2005, lors du 1er congrès, vous dénonciez les interprétations machistes des textes sacrés et portiez à la connaissance du plus grand nombre ce mouvement de libération de la femme issu de l’Islam. En 2007, parmi les conclusions de la deuxième édition, vous revendiquiez le féminisme islamique comme partie intégrante du mouvement féministe global. Comment se présente aujourd’hui le féminisme islamique ?


Ndeye Andujar : C’est compliqué car on est en train d’analyser un mouvement en processus. C’est difficile de cerner les choses vue la diversité des histoires et des réalités propres à chacun des pays. Il faudrait contextualiser. Mais en même temps, partout dans le monde, on a senti ce besoin de revendiquer sa foi en refusant les discriminations qui existent.

On a entendu beaucoup de critiques sur le mouvement. On a dit qu’il était d’influence occidentale, donc pas vraiment issu d’une réflexion interne propre à l’Islam, que cela ne fait pas partie de la tradition musulmane... Ça c’est du point de vue des musulmans qui ne partagent pas le travail et les buts de ce mouvement. Alors que justement le mouvement féministe islamique est vraiment issu de pays à majorité musulmane, comme l’Iran ou l’Egypte. Il y a aussi des pays comme la Malaisie ou d’autres d’Afrique Noire. Sans oublier les nouvelles générations en occident, d’Europe et d’Amérique.

Mais il a y tout de même un constat commun dans le monde : dans leur réalité, dans leur vécu les femmes subissent des discriminations et des injustices. Maintenant, cherchons quelles sont les meilleures stratégies pour avoir une égalité de genre.

Jusque là, il y avait deux façons de voir le féminisme dans les pays à majorité musulmane. Soit c’était le féminisme « à l’occidentale », c'est-à-dire que la libération et la revendication de l’égalité des droits n’étaient possibles que si on laissait sa religion de coté. C’est une lecture laïque antireligieuse, mais elles ne le sont pas toutes. Cette approche identifie l’islam comme une religion misogyne et tant que les femmes ne laissent pas de coté la religion elles sont toujours perçues comme inférieures, avec tous les stéréotypes liés à la femme musulmane.

Et il y a un deuxième discours celui du féminisme arabe. Là aussi il y a des variantes, ce n’est pas homogène. Mais le féminisme arabe revendique la richesse de l'héritage arabo-musulman et dénonce l'occidentalisation des sociétés arabes mais rejoint le féminisme antireligieux sur la vision de l'islam en tant que religion patriarcale.

Le féminisme islamique, quant à lui, va puiser dans les textes sacrés tout le discours pour la libération des femmes et dénonce cette vision misogyne de la religion. Il est différent, mais il fait partie du féminisme global. L’étiquette islamique permet de contextualiser. On peut concilier la foi, le droit des femmes et l’égalité hommes-femmes. Et à l’intérieur, il y a tout un éventail de sensibilités.

Justement, puisque cette diversité existe, pourquoi ce congrès aborde la question du féminisme islamique au singulier ?

N.A : Ça dépend comment on comprend le sens « féminisme islamique ». Lors du premier congrès, il y a pas mal de musulmans en Europe qui disaient que c’était un sacrilège, qu’il n’y a jamais eu de féminisme, que c’est quelque chose d’extérieur…on a entendu des discours très agressifs et peu de temps après, même ceux qui y étaient opposés, ont peu à peu accepté cette idée. Ce discours a été adopté par une majorité de musulmans. Maintenant, ce qui est intéressant, c’est le contenu. Le problème c’est l’instrumentalisation de ce même mouvement et c’est ça le danger à l’avenir. Certaines femmes musulmanes utilisent le discours du féminisme islamique, mais ne défendent pas le même point de vue. C’est la meilleure façon de neutraliser l’efficacité de ce mouvement.

C'est-à-dire ?

N.A : Quand on ne parle pas d’égalité ce n’est pas du féminisme. Mais certaines utilisent ce mot, parce qu’elles disent défendre la place de la femme. C’est une récupération du féminisme islamique. C’est un peu le danger. Ce n’est pas parce qu’on est femme musulmane qu’on est forcément féministe islamique. Il y a confusion. Le féminisme islamique est différent du féminisme islamiste, si je puis dire.

En Egypte par exemple, quelques femmes, maintenant, émettent des fatwas et donc c’est une révolution, parce que tout d’un coup, les femmes ont un avis sur la religion, alors que le contenu de la fatwa est très conservateur. Ce n'est pas du féminisme islamique. Ce n'est pas le fait que ce soit dit par une femme ou un homme, c’est le discours qui est important. Même un homme peut être un féministe islamique. Ce n’est pas une question de "qui dit quoi?" mais "qu’est ce qu’on dit ?"

Donc vous distinguez bien, au sein du mouvement, le féminisme islamique du féminisme islamiste ?

N.A : De mon point de vue, le féminisme islamiste n’est pas un féminisme. En tout cas, pas dans le sens de l’égalité à 100% dans tous les domaines spirituel, politique, économique, social… à partir du moment où on parle de complémentarité et du moment où les rôles sont déterminés par rapport au sexe, ce n’est plus du féminisme, tel qu’on le comprend dans le féminisme islamique.

Mais, de manière générale, il y a des rapprochements, de plus en plus de débats, les frontières sont de moins en moins nettes. C'est plus facile en dehors de ces congrès internationaux. Au niveau local, dans les associations, les femmes se retrouvent, parlent, essaient de mener des projets. C’est ça qui va faire avancer les choses, même s’il y a des désaccords. C’est vrai, il y a toute une richesse de points de vus, mais le fait de travailler ensemble, même avec les personnes qui ont des visions plus conservatrices, religieuses ou non, c’est ça qui fera avancer les choses.

Le congrès qui va s’ouvrir ce vendredi va porter sur les situations d’oppression subies par les femmes musulmanes dans un contexte de monde globalisé. Quelles sont concrètement ces situations d’oppression, et comment le féminisme islamique peut y répondre ?

N.A : Il y a les deux aspects dans cette problématique : le néolibéralisme d’un coté avec toutes les inégalités sociales, économiques, politiques qu’il engendre. Et de l’autre coté, l’aspect politique avec le fondamentalisme. Mais les deux se rejoignent.

Les intervenantes viennent de partout dans le monde, ce qui est intéressant, puisqu’on peut avoir une vision très large de ce qui se passe ailleurs. Mais l’intérêt pour le public, c’est de comprendre comment les fondamentalismes et les intégrismes ont des conséquences aussi sur nos sociétés européennes. Ce n’est pas juste une vision de l’intérieur, mais comprendre comment dans ce monde globalisé tout ça interagit.

C’est d’un coté, le bilan politique que l’on peut faire. Mais il y a aussi le coté économique. La critique du néolibéralisme et du capitalisme sauvage. Au congrès, il y a beaucoup de femmes qui font partie de mouvements soit communistes, soit altermondialistes. En fait, la question c’est de savoir comment faire pour que les femmes participent à l’économie, et en même temps voir d’autres façons de travailler, de gagner leur vie, sans pour autant être esclaves du capitalisme. Il y a des mouvements très intéressants sur la façon dont les femmes s’organisent en coopératives, avec des micros crédits, développent leurs projets… Elles proposent tout simplement de ne pas dépendre du mari, de pouvoir être indépendantes économiquement.

La vision d’ensemble que l’on propose dans ces congrès permet aussi de voir que dans d’autres pays, d’autres femmes sont en train de faire les mêmes choses. Grâce à ces témoignages on peut voir ce qui a été fait dans un pays et peut être l’adapter dans un autre contexte.

Les deux premiers congrès ont-ils abouti ou provoqué des avancées tangibles sur le terrain

N.A : Chaque pays réagit différemment. En Malaisie, par exemple, il y a le cas d’une association Sisters in islam qui a développé une stratégie pour intervenir sur les questions qui concernent les femmes. Ainsi, elles utilisent les médias pour participer aux débats dont elles sont exclues. Elles parviennent à sensibiliser la population, et elles ont pu changer des lois, ou influencer les hommes politiques à travers leurs dénonciations médiatiques.

Au Nigéria, l’association Baobab, lutte contre la lapidation des femmes. Et au lieu d’aller sur le terrain des "droits de l’homme", discours occidental qui ne ferait que produire l’effet contraire, elles ont donc réuni un groupe d’avocats et de spécialistes qui a puisé dans la jurisprudence islamique ses arguments pour défendre le fait qu’il vaut mieux le pardon à la punition…Ce sont des avancées concrètes qui ne sont pas consécutives aux congrès mais cela se réalise parallèlement.

On remarque une présence masculine assez restreinte parmi les intervenants. Il y en aura trois. Est-ce volontaire ? Est ce que le féminisme islamique doit se construire d’abord sans les hommes ?

N.A : Les hommes ont évidemment leur place, et le directeur du congrès en est un. On n’est pas dans la caricature du féminisme entre femmes. Un homme peut même être plus féministe. Mais il faut aussi un cadre, une plateforme où les femmes puissent s’exprimer. Et en même temps s’il y avait eu beaucoup d’hommes, ils parleraient finalement des problèmes des femmes à leur place. Il faut aussi qu’à un moment donné elles puissent s’exprimer. L’idéal ce serait un équilibre moitié-moitié avec des femmes qui parlent pour elles-même et des hommes qui interviendraient sur le féminisme islamique. Mais, à vrai dire, il n’y a pas beaucoup de spécialistes.

Deuxièmement, je crois personnellement, que ce doit être très difficile pour les hommes d’assumer publiquement le féminisme islamique sans courir le risque de se retrouver seuls. C’est une question de survie dans le groupe. Même les oulémas les plus ouverts sont obligés de revenir sur leurs positions, parce qu’il doit y avoir une pression derrière. Et même si dans des cercles plus fermés, ils défendent des points de vue beaucoup plus ouverts, ils ont des difficultés à défendre publiquement le féminisme islamique, parce que les sociétés sont encore patriarcales.

En tout cas ce n’est pas voulu de notre part, on voudrait qu’il y ait plus d’hommes. D’ailleurs ce qui est intéressant c’est que le public masculin a augmenté chaque fois. On pourra faire le constat pour la troisième fois, cette année. En 2005, il y a eu beaucoup de femmes et quelques hommes. L’année dernière c’était de l’ordre de 1/3, au moins. On va voir si la tendance se confirme. C’est aussi intéressant de voir le degré d’intérêt des hommes. Ce n’est pas un débat entre femmes, ça concerne toute la société.





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