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Monde

En Chine, « il n’existe pas de solidarité automatique entre musulmans »

Interview de Thierry Kellner, spécialiste de l’Asie centrale

Rédigé par Propos recueillis par Hanan Ben Rhouma | Lundi 13 Juillet 2009

Depuis les violences interethniques qui ont secoué la ville d’Urumqi, au Xinjiang, depuis dimanche 5 juillet, la tension reste palpable. Les forces anti-émeutes sont déployées en nombre considérable dans la ville. Mais ces incidents s’inscrivent dans un contexte de répression politique et religieuse des autorités envers les Ouïgours en place depuis des décennies. Thierry Kellner, spécialiste de l’Asie centrale et chercheur à l’Institut de recherche sur la Chine contemporaine de Bruxelles*, revient pour Saphirnews sur la situation des Ouïgours et le traitement des musulmans en Chine.



Saphirnews : Combien compte-t-on de musulmans en Chine ?

Mosquée Aid Kah, la plus grande mosquée de Kashgar, dans le Xinjiang, et peut-être la plus grande en Chine.
Mosquée Aid Kah, la plus grande mosquée de Kashgar, dans le Xinjiang, et peut-être la plus grande en Chine.
Thierry Kellner : Officiellement, on compte 10 millions de Ouïgours aujourd’hui au Xinjiang. Comparée aux autres ethnies musulmanes en Chine, elle est la deuxième sur les neuf existantes sur le territoire, après les Huis.

Ces derniers sont des populations très particulières, car ce sont des Chinois qui se sont convertis à l’islam tout au long de l’Histoire de la Chine et dont la République populaire a fait une « minorité ethnique ».

Au total, on compte officiellement près de 25 millions de musulmans, toutes ethnies confondues, mais les estimations restent encore très discutées, car certains donneraient 50, voire 60 millions de musulmans en Chine.

Comment sont traités les Ouïgours et, plus largement, l’islam en Chine ?

T. K. : L’islam est considéré comme une religion exotique en Chine, car les musulmans restent peu nombreux comparés à la population totale. Les traitements des musulmans sont très différents selon qu’ils sont Ouïgours ou Huis.

Les Huis sont la vitrine positive du gouvernement chinois ; ils sont mis en avant, par exemple, lors des visites officielles dans des pays musulmans. Ils font vraiment l’objet d’une attention spécifique de Pékin, qui les met en valeur, contrairement aux Ouïgours. Les autorités craignent le nationalisme ouïgour et considèrent que l’islam chez eux est un vecteur de nationalisme et d’identité nationale.

C’est pourquoi, depuis près de deux décennies, les autorités ont pris des mesures draconiennes et répressives en ce qui concerne leur expression religieuse.

Ce qui n’est pas le cas pour les Huis, alors même qu’ils sont musulmans ?

T. K. : Ils sont considérés comme beaucoup plus fidèles au pouvoir chinois car, même si la Chine en a fait une minorité et qu’ils sont musulmans, les Huis sont au départ des Hans, des Chinois ethniques, dont ils partagent la langue. Ils n’ont aucune raison d’être insatisfaits de leurs conditions actuelles du fait que le pouvoir les privilégie dans leur politique à l’égard des minorités. Ils ne posent pas non plus de problèmes pour les autorités, car ils sont beaucoup plus dispersés sur le territoire chinois que les Ouïgours, qui vivent principalement au sud du Xinjiang.

Pour leur part, les Ouïgours considèrent souvent les Huis comme des auxiliaires des Hans plutôt que comme des musulmans proches d’eux. Il n’existe pas de solidarité automatique entre musulmans.
L’image idéalisée qu’on pourrait avoir de la grande oumma (communauté de croyants, ndlr) unie n’est qu’imaginaire ; cela ne fonctionne pas ainsi en Chine, car les communautés ethniques s’ignorent entre elles.

Un couple hui.
Un couple hui.

Quelles sont concrètement les différences de traitement entre les Ouïgours et les Huis et in extenso les Hans ?

T. K. : Au Xinjiang, le personnel religieux doit soutenir la direction du Parti communiste et s'opposer au « séparatisme national ». Les religieux sont formés mais aussi enregistrés auprès d'une organisation religieuse « patriotique » reconnue et leur accréditation est passée en revue sur une base annuelle. Elle peut être annulée par le département local des affaires religieuses.

Les règlements interdisent également l'enseignement de la religion et la distribution de matériel religieux en dehors des lieux officiellement enregistrés. Les écoles religieuses sont interdites et l’accès à la mosquée est beaucoup plus restrictif pour les Ouïgours – puisque les jeunes ne peuvent y entrer qu’à partir de 18 ans et que cette interdiction est strictement appliquée – que pour les Huis.

Au sein de l’Association islamique de Chine, véritable interface entre les musulmans et le pouvoir, toutes les écoles religieuses sont représentées, mais l’Association est dominée par le courant fondamentaliste Ikhwan. Les Huis y sont surreprésentés.
Les courants salafis présents chez les Huis sont tolérés, mais pas chez les Ouïgours.

Le Xinjiang est aujourd’hui une province autonome comme le Tibet. Qu’entend-on par autonomie ?

T. K. : C’est une autonomie de façade, car le pouvoir est concentré dans les mains des Hans, venus massivement depuis la création de la République populaire de Chine, en 1949, et qui contrôlent tous les leviers politiques et économiques de la région.

Historiquement, le Xinjiang est une zone stratégique, qui a servi de zone tampon pour protéger le cœur de la Chine. Aujourd’hui, c’est davantage un pont qui permet au pays de projeter son influence politique et économique en direction de la Russie, mais surtout des pays d’Asie centrale, de l’Afghanistan et même du Moyen-Orient.

Mais c’est une région qui pose un problème de sécurité, car elle est contiguë avec le monde musulman qui est en effervescence, notamment en Afghanistan et au Pakistan. La Chine craint une extension du radicalisme islamique chez les Ouïgours. Le problème de la drogue afghane qui pénètre par le Xinjiang est aussi un autre danger pour Pékin.

Est-ce qu’il existe des revendications claires d’indépendance des Ouïgours aujourd’hui ?

T. K. : C’est une question à laquelle il faut apporter une réponse prudente, car il existe un large éventail d’opinions au sein de la population ouïgoure.

Certains d’entre eux veulent simplement que leurs droits religieux et culturels soient respectés et qu’ils aient un plus grand espace politique pour s’exprimer. Il semble que de nombreux Ouïgours souhaitent au fond une véritable autonomie qui leur permette de prendre en main leur destin économique et politique.

D’autres pensent à l’indépendance, car ils ne se sentent pas Chinois, ils n’ont pas la même culture et ne partagent pas l’univers culturel chinois, ils n’ont pas la même langue ni la même religion. Ils prennent l’exemple sur les autres peuples d’Asie centrale comme les Kirghizes, les Kazakhs, les Tadjiks, les Ouzbeks ou les Turkmènes, qui ont accédé à l’indépendance à la chute de l’URSS en 1991. Ces Ouïgours considèrent avoir été victimes de l’impérialisme mandchou – dont la République populaire de Chine est l’héritière dans sa composante spatiale – et souhaitent donc s’en libérer comme les peuples d’Asie centrale ont échappé au joug russe.

Peut-on clairement comparer les incidents d’Urumqi aux incidents de mars 2008 dans la province du Tibet ?

T. K. : Beaucoup de comparaison sont possibles avec le Tibet, car c’est le même type de politique et de réponse de la part de Pékin. Les autorités chinoises misent d’abord sur la force et pas sur le dialogue. La seule carotte qui est proposée aux populations locales est le développement économique comme substitut à d’éventuelles revendications politiques.

Mais, sur le terrain, ce sont surtout les Hans qui ont bénéficié de cette politique d’ouverture économique. Les disparités entre Hans et populations « minoritaires » se sont en fait accrues, si bien que la frustration s’est également amplifiée. À ce problème s’ajoute l’arrivée de colons, soit directement encouragés par les autorités, soit indirectement en raison des opportunités économiques nouvelles dans ces régions.

Comme pour le bouddhisme tibétain, il y a aussi une répression religieuse au Xinjiang, car l’islam chez les Ouïgours est considéré par les autorités comme un vecteur d’identité nationale et de nationalisme. Du côté tibétain comme ouïgour, il y a eu des réactions de désespoirs car les peuples minoritaires voient leur espace politique, économique et même culturel se réduire. On s’attaque à leur langue par exemple. L’utilisation du ouïgour à l’université a disparu et sa place se restreint dans l’enseignement dès le primaire…

À Kachgar (à l’ouest du Xinjiang, ndlr), sous prétexte de programme de modernisation urbaine, on rase des quartiers historiques, voire des monuments jusque-là protégés par le pouvoir chinois lui-même.

La « folklorisation » des Ouïgours comme des Tibétains semble en fait en marche. Dans ces conditions, il ne faut donc pas s’étonner qu’il puisse y avoir des explosions de colère…

Pensez-vous que Pékin va pouvoir rapidement rétablir « l’ordre » au Xinjiang ?

T. K. : La Chine dispose d’instruments de répression suffisants pour mater les rébellions : l’Armée populaire de libération, une force de police très importante, des services de renseignements très actifs et des auxiliaires mobilisables issus du Corps de construction et de production du Xinjiang (organisation gouvernementale économique et semi-militaire spécifique à cette région, ndlr) et qui compte plus de 2 millions de personnes.

Depuis 2001, le contrôle de Pékin envers les Ouïgours n’a cessé de s’accentuer sous couvert de la lutte anti-terroriste. Au Xinjiang, le crime de « séparatisme » est durement puni : il peut aller jusqu’à la peine de mort.

Mais, d’un autre côté, le désarroi des Ouïgours reste latent et la politique menée par le pouvoir central risque de créer un désespoir plus grand, voire de mener à une véritable radicalisation.
Dans ces conditions, Pékin sera confronté au problème qu’il souhaite – en tout cas officiellement – éviter…




En Chine, « il n’existe pas de solidarité automatique entre musulmans »










* Thierry Kellner est chercheur à l’Institut d’études sur la Chine contemporaine et auteur de L’Occident de la Chine. Pékin et la nouvelle Asie centrale (1991-2001), Paris, Presses universitaires de France, 2008.




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