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Communiqués officiels

Dounia Bouzar répond à Fouad Imarraine

Rédigé par Bouzar Dounia | Lundi 14 Juin 2004

M’accuser de privilégier « l’islam de l’étranger » est un comble, mais surtout une ignorance certaine de toutes mes contributions. Sans passer deux années comme moi à écouter les autres, le minimum aurait été au moins de lire ce que l’on souhaite critiquer. Ceci étant dit, cette étude m’a montré que, contrairement à ce que je croyais jusqu’alors, être né en France n’est pas une garantie pour la ré-interprétation de certains versets.



Penser librement, malgré Fouad, Sarko, le Figaro, et les autres…

Les réactions suite à mon article de l’IHESI* illustrent bien à quel point l’islam est devenu un objet plus idéologique et politique que spirituel… Il n’y a pas que le Figaro dans ce cas : Fouad Imaraine, (en tant que personne ou en tant que responsable du Collectif des Musulmans de France ?) utilise également quelques phrases sortis de leur contexte pour tenter de refermer le débat, a priori mal venu… La même dérive peut concerner la lecture d’un article de recherche comme celle des Textes Sacrés : certains en utilisent des passages uniquement pour argumenter leurs propres intérêts et idéologies !

M’accuser de privilégier ' l’islam de l’étranger ' est un comble, mais surtout une ignorance certaine de toutes mes contributions. Sans passer deux années comme moi à écouter les autres, le minimum aurait été au moins de lire ce que l’on souhaite critiquer. Ceci étant dit, cette étude m’a montré que, contrairement à ce que je croyais jusqu’alors, être né en France n’est pas une garantie pour la ré-interprétation de certains versets. Je pensais auparavant que le fait d’avoir appris à dire ' je ', de ne plus être enfermé dans une culture de type clanique, suffisait pour que les femmes se définissent librement, en dehors de toute assignation masculine. Je m’aperçois qu’il y a d’autres types d’assignations, comme celle que j’appelle ' les trous de mémoire ' dans lesquels cette génération a grandi.

Cette constatation – déjà faite maintes fois dans mes articles précédents – appelle les institutions à réfléchir sur les conséquences de leur cécité quant à l’historique avec les pays anciennement colonisés. Avant le débat sur le voile, le passage par les Textes Sacrés apparaissait comme un espace de liberté pour des femmes ' à la fois Françaises et musulmanes ' qui voulaient se définir au-delà des définitions toutes faites des autres musulmans non Français et des autres Français non musulmans. Aujourd’hui, après la polémique du foulard, je constate sur le terrain qu’elles ont tendance à ' consommer ' du Texte Sacré plutôt qu’à se le réapproprier, dans une ambiance où elles ont été complètement niées et où, même pour le foulard, on a parlé pour elles. Ce qui m’intéresse, n’en déplaise à certains leaders masculins, est la question du Sujet notamment chez les femmes.

Quant à la deuxième accusation qui m’est faite de vouloir montrer du doigt ' l'alliance rouge-brun-vert ', elle relève carrément du fantasme paranoïaque ! Dire que ' Les défenseurs de l'islam et les défenseurs de la République, islamistes et laïcards, appréhendent le débat selon les mêmes termes et imaginent que c'est l'islam qui produit les comportements des jeunes ' signifie que la société française est passée d’une simple réduction à une DOUBLE REDUCTION. Pendant les 20 dernières années, on a demandé aux jeunes de laisser leur islam à la frontière pour devenir Français. A présent, on accepte leur islam à condition de les réduire à une facette musulmane qui les définirait une fois pour toutes.

Ce que mon rapport (publié en septembre 2004), pointe du doigt, c’est que la société française continue à empêcher ceux qui ont une autre mémoire à devenir sujet à part entière de l’histoire de France et préfère, après avoir enfermé les premières générations dans des définitions ethnico-culturelles, les enfermer à présent dans leur dimension ' musulmane '. C’est encore une façon de réduire l’autre à une définition qui n’est pas la sienne, de lui enlever sa place de sujet, de penser à sa place. C’est dans cette logique qu’on auditionne une iranienne voilée de force dans un contexte de révolution islamique pour soi-disant comprendre des françaises socialisées à l’école de la République revendiquant leur foulard contre l’avis de leurs parents.

L’islam est devenue une essence qui définirait, à lui seul, des individus. Là est, sachez-le M. Imaraine, la vraie politique discriminatoire. Il est d’autant plus surprenant que vous l’ignoriez que d’autres personnes de votre Collectif l’ont très bien compris.

Mettre le doigt sur le piège dans lequel on veut enfermer les musulmans déclenche de vives réactions, à la fois de ceux qui fabriquent le piège ou qui l’utilisent, mais aussi des musulmans qui se sont construits à l’intérieur de ce piège. Cela fait beaucoup de monde. Comme mon rapport final déconstruit tous les discours, ceux des leaders associatifs mais aussi ceux des institutions et des partis politiques, il est certain qu’il ne va pas faire que des heureux. Mais le but d’une recherche est avant tout d’essayer de poser autrement le problème de départ par l’apport de nouveaux éléments de travail.

Ma présence au CFCM** n’a rien à voir avec cette recherche, qui provient d’un appel d’offre d’il y a trois ans : le bureau du CFCM est un lieu où les responsables se creusent la tête pour tenter d’instaurer un ' droit au culte ' correct pour les musulmans de France. Ce n’est pas un lieu où l’on discute de relation aux Textes Sacrés ou de réinterprétation.

Quant à me suspecter d’alliance avec le Ministre de l’Intérieur, cela doit en faire sourire plus d’un, à commencer par le premier concerné, que j’ai déjà interpellé publiquement, dès notre première rencontre, sur l’importance des paramètres extra-religieux (économiques, sociaux, historiques notamment) en remettant en question l’idée que la formation des imams – nécessaire mais pas suffisante - serait LA solution à tous les problèmes !

Pour sortir de l’impasse dans laquelle on veut enfermer les musulmans, il était nécessaire de nommer le piège et d’en montrer les conséquences. C’est ça être Sujet, c’est commencer par prendre les mots pour le dire. Et n’en déplaise à certains, c’est refuser que les autres pensent à ma place. C’est refuser que qui que ce soit m’empêche de penser et de travailler. C’est ce que j’avais dit à Nicolas Sarkosy quand il m’avait annoncé ma cooptation, c’est ce que je dis aujourd’hui à Fouad Imaraine.

Dounia Bouzar
Le 12 Juin 2004

* IHESI : Institut des Hautes Etudes en Sécurité Intérieure
**CFCM : Conseil Français du Culte Musulman





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