A la mort du député de Pontarlier, le Dr Grenier se présente à sa succession. Il n’a ni les moyens ni le temps de mener une campagne électorale convenable. Il est alors la risée de la grande presse de l’époque dont les propos sont déjà assez islamophobes. Mais le Dr Grenier est serein et explique que Dieu seul peut donner le pouvoir et qu’Il le donne à qui Il veut.
La campagne électorale est menée sans affichages. Le candidat s’adresse directement aux électeurs lors de quelques meetings. Son discours est convaincant. Il s’appuie sur un programme social qui, placé dans le contexte de l’époque, apparaît ambitieux tant au niveau local qu’au niveau national. Par endroits, son programme se démarque du discours politique habituel en insistant sur « la fraternité». Il ouvre ses discours par formule coranique « Toute la louange est à Dieu ». Une phrase qui est machinale en milieu musulman mais dont la presse française se saisit pour lui coller le surnom ironique de « Prophète de Dieu ».
Contre toute attente, le 20 décembre 1896, le Dr Grenier est élu au second tour face à un brillant avocat. Le résultat déjoue tous les pronostics. Le lendemain, le « premier député musulman » fait la une de tous les journaux. Les grands reporters de la presse nationale se précipitent dans la petite ville de Pontarlier. Mais certains journaux ont du mal à avaler la pilule. Ils s’en prennent aux électeurs de Pontarlier qu’ils accusent d’avoir pris la responsabilité de « voter pour un fou ». Néanmoins, chaque fois qu’un reporter a l’occasion d’approcher et de parler directement au nouvel élu, ce journaliste change d’avis.
Ainsi, trois semaines après son élection, le 12 janvier 1897, le Dr Grenier est encore à la une des journaux qui annoncent la rentrée parlementaire. Pour certains d’entre-eux, il est « le député des musulmans ». Pour d’autres , il est « le député des Arabes ». Dans son édition du 14 janvier 1897, Le Figaro compare le Dr Grenier à Victor Hugo et à Louis Pasteur.
Une fois au Parlement, Dr Grenier va effectivement se comporter comme "le député des Arabes". Il se rendra régulièrement en Algérie. Il compilera les données, les informations et se battra pour défendre la cause de ceux qu’on appelle alors les « indigène ». Ses collègues l’écoutent attentivement, ils approuvent son argumentation, mais au moment du vote, ils sont peu nombreux à le suivre.
Avec ses enquêtes en Algérie, ses combats à Paris, ses prises de positions éthiques mais peu politiques, le Dr Grenier en a oublié ses électeurs de Pontarlier. En mai 1898, son adversaire fut élu et le Dr Grenier s'en retourna à son cabinet. Il s’éteint le 25 mars 1944, à l’âge de 79 ans. Mais depuis la fin de son mandat en 1898, aucun Français métropolitain musulman, n’a été élu au parlement de son pays.
Pour en savoir plus sur ces musulmans célèbres de France, une excellente référence est « L’islam est les musulmans en France » par Sadek Sallem, aux éditions Tougui (1987). Le présent texte s’est inspiré du chapitre de ce livre consacré au Dr Philippe Grenier.
Bibliographie :
· Sadek Sellam, l’islam et les musulmans en France, éd. Tougui, 1987
· R. Fernier : Docteur Philippe Grenier, ancien député de Pontarlier, éd. Faivre-Verney, Pontarlier- 1955
· R. Bichet: “Un comtois Musulman, le docteur Philippe Grenier : prophète de Dieu, député de Pontarlier. Edité par l’ancien député UDR de Paris. Besançon – 1976.