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Société

De La Mecque à Accra : le voyage révélation de Malcolm X (2/2)

Rédigé par | Vendredi 14 Avril 2017

Malcolm X (1925-1965) est un des personnages les plus importants de la cause noire américaine. Prédicateur et porte-parole de la Nation of Islam (NOI) pendant une dizaine d’années, il a été accusé de prêcher la haine. En 1963, il rompt avec la NOI et son idéologie séparatiste. Son pèlerinage à La Mecque l’année suivante a contribué à faire de lui une icône planétaire. Mais cette image, Malcolm X l’a aussi façonné durant son voyage. En l’espace d’un mois, il se rend en Egypte, en Arabie Saoudite, au Liban, au Nigéria, au Ghana, au Sénégal et en Algérie et y rencontre pléthore de militants, intellectuels et chefs d’Etats. Retour sur un voyage exceptionnel qui marqua un tournant idéologique et philosophique dans la démarche politique et religieuse du leader africain-américain.



De La Mecque à Accra : le voyage révélation de Malcolm X (2/2)
Après un détour au Liban puis au Caire, El Hajj Malik Shabazz, comme il se fait appeler désormais, se rend à Lagos et Ibadan, des villes du Nigéria. « En réalité, la situation sur le terrain ne correspond guère à l’idéalisation promise par ses discours. En Afrique de l’Ouest, il découvre une terre désolée par les conséquences de batailles politiques fratricides », décrit Manning Marable dans le livre Malcolm X : une vie de réinvention. A l’Université d’Ibadan, Malcolm prononce un discours devant 500 personnes, à l’invitation de l’Union nationale des étudiants nigérians. Il se voit remettre par la Société des étudiants musulmans du Nigéria une carte de membre au nom de « Omowale ». En yoruba, cela signifie « le fils qui est revenu ».

Le 10 mai 1964, il atterrit à Accra, au Ghana, où il est très attendu par un groupe d’intellectuels noirs-américains. Premier pays africain à obtenir son indépendance en 1957, l’ex-Gold Coast est rapidement devenu la patrie du panafricanisme et offre le refuge à de nombreux militants et intellectuels de la cause noire. Parmi eux, Julian Mayfield, un écrivain partisan de l’autodéfense noire, exilé depuis qu’il a été accusé de tentative d’enlèvement par le FBI. Il y a aussi Ana Livia Cordero, Maya Angelou, Preston King, et Alice Windom. Mais il y a surtout Shirley Graham Du Bois, une des fondatrices du Sojourners for Truth and Justice, organisation féministe noire américaine et biographe de Frederick Douglas, Gamal Abdel Nasser et Kwame Nkrumah. L’épouse de W.E.B Du Bois, va jouer les intermédiaires pour permettre une rencontre entre Malcolm X et le président ghanéen Kwame Nkumah, le 15 mai. Ce jour-là, l’ancien prédicateur de la NOI s’exprime devant le Parlement.


« Nous devons "retourner" en Afrique philosophiquement et culturellement »

Le séjour de Malcolm X est très dense en rencontres et échanges intellectuels. Il le mène à pousser plus loin sa réflexion concernant la lutte des Afro-Américains. Dans une lettre adressée à la Muslim Mosque Inc., il raconte son passage à l’université d’Ibadan et rapporte les propos qui lui ont été tenus par un officiel africain : « Quand on combine le nombre de peuples d’ascendance africaine en Amérique du Sud, en Amérique centrale et en Amérique du Nord, on en compte bien plus de 80 millions. On comprend facilement les tentatives pour empêcher les Africains de s’unir avec les Afro- Américains. »

Malcolm affirme son tournant vers le panafricanisme comme priorité. « L’unité entre les Africains d’Occident et les Africains de la terre-mère changera le cours de l’Histoire », écrit-il, avant de conclure que : « Tout comme le juif Américain est en harmonie (politique, économique et culturel) avec les juifs du monde, il est temps pour tous les Afro-Américains de devenir une partie intégrante du panafricanisme mondial, et alors même que nous pourrions physiquement rester en Amérique tout en combattant pour les avantages que la Constitution nous garantit, nous devons "retourner" en Afrique philosophiquement et culturellement et développer une unité de travail dans le cadre du panafricanisme. »

Le discours de Malcolm se veut de plus en plus internationaliste. A l’université du Ghana le 14 mai, il explique que « ces dirigeants à qui les Américains prodiguent des éloges et distribuent des tapes dans le dos, on peut les jeter dans les toilettes et tirer la chasse d’eau », et ce devant un auditoire hilare à la suite de ses propos. Il dénonce ensuite les « puissances coloniales » que sont les Etats-Unis, la France, le Portugal et la Grande-Bretagne et appelle à l’unité du tiers-monde dans les termes suivants : « Seule une attaque concertée des races noire, jaune, rouge et brune, qui surpassent en nombre la race blanche, pourra en finir avec la ségrégation aux Etats-Unis et dans le monde. » C’est pourquoi il dîne à l’ambassade de la Chine maoïste en compagnie de ses compatriotes. Il assiste même à la projection d’un documentaire qui proclame la libération africaine-américaine. Plus tôt, il a également pu rencontrer l’ambassadeur du Mali de Modibo Keïta, qui s’inscrit dans le combat panafricaniste.

Une image caricaturale qui lui colle à la peau

De retour au pays natal, Malcolm X créé l’Organisation de l’unité afro-américaine (OUAA) pour donner un sens concret à son évolution politique. Pour lui, les Noirs Américains doivent accéder à l’égalité et à leurs droits civiques dès maintenant. Elijah Muhammad, son ancien guide spirituel, refusait cela, car, selon lui, le peuple noir d’Amérique devait se préparer à combattre seulement le jour de la bataille d’Armaggedon qui mettra fin au règne des Blancs.

Dès le mois de juillet, il repart pour un nouveau voyage en Afrique. Il participe notamment, en tant que représentant de l’OUAA, à la deuxième réunion de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) qui se tient au Caire. Il y retrouve de nouveau Kwame Nkrumah et discute avec Gamal Abdel Nasser, le président égyptien, et Ahmed Ben Bella, président algérien, qui l’invitent à collaborer avec eux. Malcolm X présente sa nouvelle structure dont Julian Mayfield est le responsable de la branche internationale.

Malheureusement, le projet ne survivra pas à la mort de son initiateur. Le 21 février 1965, à Harlem, Malcolm X est assassiné alors qu’il prononce un discours dans une salle de bal. Comme le remarque justement l'historien Amzat Boukari-Yabara, « il n'aura pas vecu assez longtemps pour s’extirper de l’image de Nation of Islam ». Le leader n'a pas pu diffuser son nouveau discours panafricaniste. Aujourd'hui encore, lui colle à la peau l'image caricaturale d'un Noir prêchant la violence, en contradiction avec un Martin Luther King pacifiste.

Pour en savoir plus : Manning Marable, Malcom X, Une vie de réinventions (1925-1965), traduit de l'anglais par les éditions Syllepse, 2013.





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