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Société

Couvre feu dans les Banlieues : «La machine à abolir la liberté est déjà en marche »

Entretien avec Alain Bertho

Rédigé par Propos recueillis par Mohammed Colin | Lundi 5 Décembre 2005

Nous publions un entretien avec Alain Bertho sur les derniers évènements relatifs aux révoltes urbaines. Anthropologue, Alain Bertho a travaillé durant de nombreuses années sur les questions de banlieues. Ce qui l’a conduit à fonder le tout nouveau master sur les villes et les nouveaux espaces européens de gouvernance à l’Institut d’Etudes Européennes de Paris 8. Parmi ces ouvrages nous pouvons trouver : banlieue, banlieue, banlieue, Ed. La dispute ; La crise de la politique Ed. L’Harmattan, 1996 ; Contre l’Etat, la politique Ed. La dispute.



SaphirNews.com : Pour nommer les évènements qui ont secoué les quartiers populaires, de nombreuses expressions ont été utilisées. On a pu aussi bien entendre « émeutes ou révolte urbaine » que « violences urbaines » ou même « guérilla urbaine » Que traduit cette incapacité à nommer ces évènements ?

Instauration du couvre feu
Instauration du couvre feu
Alain Bertho : La difficulté à nommer ce qui s’est passé est assez significative de l’événement lui-même. Nous avons affaire à une révolte de la jeunesse populaire face à des discriminations fortes qui s’opèrent depuis des années dans les domaines de l’éducation, de l’emploi, de l’usage de l’espace public. Dans ce paysage, la question des rapports avec la police s’est hypertrophiée : contrôle incessants et répétés, mesures persécutrices, violences impunies vis-à-vis des jeunes… Mais cette révolte n’a eu ni porte parole, ni interlocuteur, ni même témoin privilégié. Sa subjectivité réelle, son énoncé singulier nous est resté étranger. C’est le résultat d’une sorte de « mise en quarantaine » durable de cette souffrance et de cette révolte par la gauche politique et syndicale. La violence de la réaction est à la hauteur tant des persécutions vécues que de cette quarantaine qui empêche la souffrance de devenir une arme de conquête sociale. Mais la difficulté à nommer l’événement a la même origine : ce déni de parole et de légitimité de la révolte.

La polygamie a été désignée par le ministre délégué à l'Emploi, au Travail et à l'Insertion professionnelle des jeunes Gérard Larcher comme étant l'une des causes des violences urbaines en France. Qu'avons-nous à nous craindre de l'approche culturaliste déployée par des hommes d'Etat ?

Couvre feu dans les Banlieues : «La machine à abolir la liberté est déjà en marche »
Nous avons tout à craindre. Que ces propos inimaginable aient pu en plus être pris au sérieux par un journal comme Le Monde en dit long sur la dérive politique à laquelle nous sommes arrivés. Le « Il ne sont pas malheureux, ils sont musulmans » d’Alain Finkielkraut (interview dans un journal Israélien, lui aussi pris au sérieux par Le Monde qui lui offre une page entière est du même registre. La quarantaine politique dont je parle autorise tout : ce qui est dit là c’est que ceux qui souffrent et encore plus ceux qui se révolte ne sont pas d’ici (propos du ministre de l’intérieur sur les étrangers) mais pire encore peut-être « ne sont pas comme nous ». C’est plus qu’un discours culturaliste, c’est la thèse selon laquelle l’ennemi est déjà ici, il nous ressemble, il est français mais il est foncièrement différent et c’est cette différence fondamentale qu’il convient de révéler sinon de dénoncer. Outre le caractère quelque peu « communautaire » de la république que de telles positions expriment, il y a là un dispositif de rationalité assez proche de l’antisémitisme des années 30.

L'Etat en 1990 face aux émeutes de Vaux en Velin prend acte et inaugure le ministère de la ville en nommant un ministre d'Etat, Michel Delebarre. Quel bilan et quelles perspectives pouvons nous tirer ?

Si la politique de la ville (qui commence en fait dès 1982 après l’été chaud des Minguettes en 1981) n’avait pas existé les choses auraient sans doute été pires : elle a porté quelques moyens localement et a permis à certaines solidarité de survivre. Mais sa philosophie générale est contestable ; C’est tout sauf ce qu’elle annonce : une politique de la ville. C’est du rafistolage social et urbain localisé dans procédures dérogatoires au droit commun alors que l’enjeu d’ensemble est de poser les droits à la villes, les « droits de l’homme dans la ville » pour tous comme un enjeu fondamental de la période. On a permis de survivre mais on a retardé le moment de la compréhension des enjeux réels… que vingt ans après son invention, le dernier avatar de cette politique se concentre sur les opération de démolition est hélas assez significatif de l’impasse politique dans laquelle nous sommes enfermés.

Qu'est ce qu'il y a d'aussi singulier pour que depuis 25 ans le phénomène dit des « banlieues » échappe tant aux politiques qu'aux experts en tout type ?

Tout n’échappe pas à tout le monde. Il y a déjà bien des années que des voix se sont élevées pour dire que la question urbaine était la question sociale du XXIème siècle. La péremption de la ville industrielle et fordiste au milieu des années 80 a emporté avec elle toute une subjectivité politique liée aux classes sociales, à l’idée de progrès, au rôle de l’Etat. La ville de la mondialisation qui lui succède est paradoxalement à la fois une ville de plus grandes tensions et de plus grands écarts sociaux et de plus grandes coopérations et solidarités. On a d’abord et encore regardé ces transformations avec l’œil rivé sur les rétroviseurs. La nostalgie sur « la ville que nous avons perdue » désigne toujours le neuf (les nouveaux arrivants, les jeunes, les pauvres) comme les responsables du mal être dans la ville. Et on prend alors souvent la conséquence pour la cause. Mais à ne pas voir que le territoire lui-même est l’espace matériel et symbolique tant du nouveau collectif de production immatérielle que des tensions et compromis sociaux d’aujourd’hui, on gère la ville de façon sécuritaire et guerrière. Nous sommes revenu au discours sur les classes dangereuses du XIX ème siècle.

Le débat reste focalisé sur les tensions entre le centre et les périphéries. Pouvons nous identifier les enjeux réels qui touchent la ville de la mondialisation ?

Couvre feu dans les Banlieues : «La machine à abolir la liberté est déjà en marche »
La métropole de la mondialisation est une ville monde. Elle est cosmopolite, ouverte, contradictoire, coopérative. Elle multiple en son sein les frontières qui s’affaiblissent ailleurs : frontières territoriales allant jusqu’à la privatisation (résidentialisation) de certains quartiers, frontières nationales entre les gens (nationaux étrangers, résidents réguliers et sans papiers). Si on n’y prend pas garde c’est la ville espace public, la ville agora, le berceau de la politique moderne et de la citoyenneté qui risque de disparaître au profit d’une jungle justifiant la gestion policière voire militaire de l’espace et des populations. C’est pourquoi l’un des enjeux de la ville est aujourd’hui politique et démocratique : comment construire du commun avec ce multiple urbain, avec quelle conception de qui est d’ici ou non, avec quelle abolition des frontières, avec qui processus participatif de gestion démocratique collective. La paix civile, et la liberté de tous, se joue là et pas ailleurs.

Selon vous, sur quoi peuvent ouvrir ces révoltes urbaines ?

Couvre feu dans les Banlieues : «La machine à abolir la liberté est déjà en marche »
Pour l’instant elles ouvrent sur l’Etat d’urgence et de graves menaces sur les libertés de tous. La faute n’en est pas aux jeunes qui se sont révoltés. Leur colère était légitime. La faute en revient à la quarantaine dans laquelle on les a enfermés. Ces enfants sont nos enfants. L’alternative est entre la logique de guerre et la dynamique de solidarité et d‘espoir. On ne construira aucun avenir de justice et de liberté sans ces jeunes. Si nous ne leur tendons pas la main, si aucune voix ne se lève pour réclamer par exemple l’amnistie pour tous ceux qui ont été arrêtés, le pire n’est pas impossible. Pour eux comme pour nous. La machine à abolir la liberté est déjà en marche.





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