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Lionnes et gazelles

Comment les communautés religieuses se mobilisent-elles contre les violences faites aux femmes et aux enfants ?

Par Mehrézia Labidi-Maïza*

Rédigé par Mehrézia Labidi-Maïza | Mardi 7 Décembre 2010



Comment les communautés religieuses se mobilisent-elles contre les violences faites aux femmes et aux enfants ?
Le grand chantier dans lequel l’ONG Religions pour la paix s’investit depuis plus de deux ans est le combat contre la violence faite aux femmes et aux enfants.

En effet, en menant des actions pour la résolution et la prévention des conflits dans divers pays du monde, les femmes et les hommes travaillant avec Religions pour la paix se sont vite rendu compte que les premières victimes de la violence sont les enfants et les femmes. Que ce soit dans la situation d’un conflit ouvert (guerre civile, heurts entre groupes sociaux, ethniques ou religieux), dans la situation post-conflits (processus de réconciliation, conditions de vie dans les camps de réfugiés, reconstruction des sociétés civiles …) ou dans la situation de conflit potentiel (tensions entre communautés, immigration clandestine, précarité sociale et économique…), les enfants et les femmes sont les plus vulnérables face à la violence verbale, physique et psychologiques, car ils se trouvent au bout de la chaîne ou du cycle vicieux de ces violences.

Une conception de la paix holistique

Les traditions religieuses ont été et sont encore souvent accusées de complicité dans la perpétuation de la violence, notamment dans le milieu familial, car elles favorisent le maintien de la famille et des normes sociales et religieuses, même aux dépens des individus qui souffrent parce qu’ils subissent diverses formes de violences dans ces institutions. Cette réputation sombre faite aux traditions religieuses est plus ou moins justifiée, mais, dans tous les cas, elle colle « à la peau des religions ».

Mais ce n’est pas une mauvaise réputation ni des préjugés largement répandus et des pratiques erronées qui dissuaderaient les hommes et les femmes qui forment le réseau Religions pour la paix de s’attaquer à ce problème. En effet, notre conception de la paix est holistique, elle tient compte de tous les niveaux : la paix intérieure, la paix dans la famille, la paix dans la société et la paix dans le monde.

On ne peut promouvoir un niveau et négliger un autre. Nous croyons profondément que la sécurité doit être partagée comme le pain et l’eau entre tous les humains. Notre mot d'ordre est : « Votre vulnérabilité est la mienne et ma sécurité est la vôtre. » Il est donc de notre devoir de combattre l’insécurité qui touche lourdement les femmes et les enfants, la frange la plus faible de la société, et ce quel que soit l’auteur de la violence subie par eux, fût-ce la famille ou la communauté qui se sert de la religion. Car on ne saurait promouvoir la paix à tous ces niveaux sans ce travail primordial !

Notre approche se fonde tout d’abord sur un point essentiel : nos traditions religieuses ont un grand potentiel de paix dans les textes fondamentaux, leurs enseignements et leurs patrimoines juridique, social et spirituel. C’est à nous de le mettre en avant et de nous inspirer pour rectifier les visions erronées, pour dénoncer les actes déviants et excessifs et pour prôner les bonnes pratiques.

Les communautés religieuses à travers le monde peuvent mobiliser efficacement

Dans le cadre de la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants, nous avons joint nos efforts à ceux de l’UNICEF et l’UNIFEM. Nous voulons agir avec les agences onusiennes, d'une part, en profitant de leur expertise dans l’analyse des causes et des différentes manifestations de cette violence et dans la proposition de solutions adéquates et, d'autre part, en mettant à leur disposition notre savoir-faire comme membres de communautés religieuses et notre capacité à communiquer et à propager les idées nouvelles, l’éducation et la prévention préconisées par ces agences.

En effet, les communautés religieuses à travers le monde représentent l’infrastructure la plus étendue et la plus efficace pour transmettre l’information, pour mobiliser et éduquer les personnes.

Notre collaboration avec l’UNICEF a commencé en 2006 quand nous avons fait campagne auprès des éminentes personnalités religieuses de toutes les religions qui forment notre réseau, pour qu’elles signent une charte de protection des droits des enfants, que nous avons adoptée lors de notre assemblée internationale, à Kyoto, en août 2006.

Nous avons aussi contribué à la création et à la traduction de manuels de formation des éducateurs et des animateurs de groupes de jeunes et des enseignants traitant de l’éducation, de la protection et du développement des enfants dans les différentes traditions religieuses. Ces manuels sont le fruit de la coopération de pédiatres, de pédopsychologues et de spécialistes en éducation religieuse.

Personnellement, j’ai fait partie de l’équipe qui a traduit le manuel destinés aux musulmans intitulé Les Enfants en islam : éducation, soins, développement et protection. Il a été réalisé en partenariat avec l’Institut Al-Azhar et publié en arabe en novembre 2005. Il a été également agréé par d’autres instances religieuses dans les pays du Golfe et en Iran, car l’UNICEF voulait un outil pédagogique accepté et utilisé par une grande partie des musulmans.

Invitée à l’assemblée internationale des Religions pour la paix, en août 2006, Ann Veneman, directrice exécutive de l'UNICEF (Fonds des Nations unies pour l'enfance), a reconnu que la collaboration avec les groupes religieux est efficace grâce à « leurs réseaux et leur influence qui en font des alliés précieux pour assurer la survie et le développement des enfants les plus vulnérables. Ils possèdent l'autorité morale nécessaire pour sensibiliser aux problèmes concernant les enfants, pour jouer un rôle d'éducation et de défense des droits de l'enfant ».

Le travail d’éducation effectué sur le terrain par les groupes d’hommes et de femmes de foi qui appartiennent au réseau Religions pour la paix, a abouti à la création d’un guide mis à la disposition des éducateurs et des communautés religieuses intitulé De l’engagement à l’action : ce que peuvent faire les communautés religieuses pour éliminer la violence contre les enfants, présenté le 3 novembre 2010 dans les locaux de l’UNICEF par le secrétaire général de Religions pour la paix, Dr Vendley, la représentante spéciale du Secrétaire général de l’ONU sur la violence contre les enfants, Marta Santos Pais, et le chef du département de la protection des enfants à l’UNICEF, Susan Bissell, lors d’une table ronde qui a réuni des représentants de toutes les religions qui ont contribué à l’élaboration de ce guide.

Des femmes instruites et autonomes ; des enfants équilibrés et épanouis

Notre collaboration avec l’UNIFEM (Fonds de développement des Nations unies pour la femme), commencée il y a trois ans, se réfère aux mêmes principes et part du constat que l’égalité des sexes ne peut qu’être bénéfique à la société en général, à la famille en particulier et surtout aux enfants. Ce sont les femmes qui accompagnent les enfants et prennent soin d’eux, par conséquent leur bien-être contribue à celui des enfants. Des femmes en bonne santé, instruites, autonomes et sécurisées sont à même d’éduquer des enfants équilibrés et épanouis. Donner accès aux femmes à l’instruction aide énormément dans la lutte contre la mortalité infantile et maternelle et favorise le changement des coutumes négatives telles que le mariage précoce ou la mutilation génitale féminine…

Nous avons rejoint en tant que réseau Femmes de foi pour la paix la campagne contre la violence faite aux femmes, menée par l’UNIFEM depuis son lancement.
Notre contribution a tenu compte de notre spécificité de membres de communautés religieuses, nous avons fait appel aux principes et aux textes religieux qui rappellent que tout être humain a droit à la dignité, ce qui nous a permis de placer notre campagne sous le titre : « Restaurons la dignité, mettons fin aux violence contre les femmes ». De nos projets sur le terrain, nous avons élaboré un guide** de lutte contre les violences faites aux femmes qui porte le même titre. Il peut être téléchargé ici .

Parmi nos actions phares, nous avons fait circuler une pétition, qui a recueilli des millions de signatures, que nous avons adressée en mars dernier au secrétaire de l’ONU pour inciter les pays membres à promulguer des lois protégeant les femmes victimes de violences ; nous avons invité les hommes et les femmes membres de notre réseau Religions pour la paix à envoyer une lettre-type à des chefs religieux et des personnalités éminentes de leurs communautés afin qu’ils mettent la question des violences faites aux femmes au cœur de leur préoccupations, qu’ils en parlent dans leurs sermons hebdomadaires et qu’ils participent aussi, avec nous, dans les visites sur le terrain.

Nous avons été agréablement surprises par les réactions positives des éminentes personnalités religieuses. Notre gratitude va surtout à Sheikh Chaban Mubaji, mufti d’Ouganda, qui a effectué avec nos groupes des visites dans plusieurs pays africains dans le cadre de cette campagne de mobilisation et d’éducation.

Ancienne prostituée, Sana aspire à voir la maison de Dieu

Personnellement, j’ai participé à une visite à Bombay et à Coimbatore (Inde), où les représentants des communautés musulmanes, jaïn, hindouistes et chrétiennes ont mené ensemble des actions pour mobiliser leur société contre ce fléau qu’est la violence faite aux femmes et aux enfants.

J’ai été très impressionnée par les actions menées dans les centres animés par les femmes chrétiennes dans les villes pour accueillir, réconforter et aider les femmes victimes de violences conjugales et pour réhabiliter les jeunes filles prostituées et maltraitées par les proxénètes qui les emploient. Plusieurs de ces jeunes filles mineures sont confiées à ces centres par la police, qui ne sait quoi faire d’elles après les avoir arrêter. Elles ont subi toutes sortes de violences et humiliations. Elles ont donc besoin de tout : être sécurisées, soignées, réhabilitées…

Lors de notre visite à un centre tenu et animé par des chrétiennes et financé par un groupe d’hommes et de femmes de religion jaïn, une jeune fille, qui se tenait à l’écart du groupe des résidentes du centre qui se sont précipitées vers les visiteurs, décida soudain de se diriger vers moi.
Je l’ai accueillie avec un sourire en lui demandant son prénom, elle me répondit presque en chuchotant : « Sana ». Le vénérable sage sikh qui nous accompagnait lui dit alors : « Plutôt Shana comme une divinité hindoue ! » Elle rétorqua d’une voix distincte : « Non, non. Sana comme la lumière d’Allah : je suis musulmane. » Et comme pour devancer une question qu’elle s’attendait de moi : « Vivre dans la rue n’était ma faute, j’aurais aimé aller à l’école. »

J’étais très émue, je ne savais pas quoi répondre, j’aurais aimé lui dire : « Non, ma petite, c’est notre faute, à nous tous qui sommes témoins de la pauvreté et de la violence qui ravagent une grande partie de la population et ne faisons rien, à part avoir de la compassion pour ceux qui souffrent ! »
Je n’ai rien dit de cela, mais je lui ai répondu qu’elle doit avoir le même âge que ma fille cadette. Là elle me demanda si j’avais emmené ma fille visiter La Mecque, car son rêve à elle était de visiter la Mosquée sacrée. Oui, cette jeune fille d'à peine 17 ans, ancienne prostituée forcée qui suit un programme de réhabilitation et de rééducation, a une âme élevée qui aspire à voir la maison de Dieu.

Avis aux musulmans qui ne savent pas quoi faire de leurs richesses amoncelées ! Pensez un peu combien de fillettes dans le monde vivent une telle situation et dont le cœur renferme de si nobles rêves !

Je ne veux pas clôturer cet article sans vous parler aussi du concours de posters qui ont été dessinés par des enfants des écoles sud-africaines pour illustrer la campagne « Restaurer la dignité des victimes de la violences ». Cette campagne est à l’initiative d’un groupe de femmes menées, entre autres, par Paddy, de confession juive, une femme qui a vécu la lutte contre l’apartheid et qui répond présente dès qu’il s’agit de soulager la souffrance humaine, quelle que soit la personne qui est en face d’elle.

A l'issue du concours, nous avons désigné cinq enfants gagnants qui ont vu leurs posters reproduits sous format de carte postale pour être l’un des supports de notre campagne.
C’est très symbolique pour nous de voir les enfants tendre la main pour aider à se relever les femmes blessées dans leur dignité du fait de la violence.

Notes
* Les Enfants en islam : éducation, soins, développement et protection à télécharger en version arabe et anglaise sur le site Unicef Egypte ou Malaisie.
Résumé en français de l'ouvrage sur www.unicef.org
** Restaurons la dignité, mettons fin aux violence contre les femmes, guide en version anglaise à télécharger sur religionsforpeace.org


* Mehrézia Labidi-Maïza est coordinatrice de Femmes croyantes pour la paix et co-auteure de Abraham, réveille-toi, ils sont devenus fous ! (avec Laurent Klein, Éd. de l'Atelier, 2004).




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