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« Brûler une voiture est un acte politique »

Rédigé par Propos recueillis par Fouad Bahri | Jeudi 13 Avril 2006

Docteur en science politique et signataire de l’appel des Indigènes de la république, Sadri Khiari est l’auteur d’un ouvrage à paraître intitulé « Pour une politique de la racaille » qui aborde les problématiques du post-colonialisme, des discriminations et du clivage social en France. Pour Saphirnews.com, il revient sur les évènements qui ont déterminé la naissance du mouvement des Indigènes et sur leurs objectifs.



Sadri Khiari, auteur de la Politique de la racaille
Sadri Khiari, auteur de la Politique de la racaille
Saphirnews .com : Comment s'est crée votre mouvement ?
Sadri Khiari : Le mouvement est apparu concrètement au moment de l'appel public des indigènes de la République, le 24 janvier 2005. Cet appel a donné lieu à des assises sur le colonialisme et le post-colonialisme. Ceux qui ont élaboré l'appel sont des militants associatifs d'horizons divers. Certains militent pour la cause des sans-papiers et sur l'immigration, d'autres représentent des associations noires, maghrébines, antillaises ou bien tout simplement anti-racistes. Nous avons ensuite organisé une marche, le 8 mai. Le 16 avril de l'an dernier, nous devions organiser d'autres assises. Mais il se trouve que la CGT qui gère la bourse du travail de Saint-denis, nous a opposé un refus formel prétextant une irrégularité administrative sur la réservation de la salle. Le 7 mai prochain, nous organiserons nos nouvelles assises que nous ferons suivre d'une marche, le lendemain contre le colonialisme. Cette marche sera organisée chaque année à la même date symbolique du 8 mai.
Plus généralement, nous avons adopté un schéma constitué de plusieurs composantes. La première composante regroupe des collectifs locaux, régionaux qui se battent sur des problèmes locaux. D'autres collectifs travaillent sur des questions transversales : ce sont les professeurs indigènes. Ces collectifs sont autonomes et ont un mode d'organisation qui n'est pas pyramidale mais horizontale.
La deuxième composante regroupe des associations qui sont partie prenante de nos thèmes (TMF, CMF, FTCR) mais dont l'insertion reste relative.
La dernière composante est constituée d'individus qui prennent part à nos combats sans adhérer à une association particulière. Ils constituent 80 % de nos effectifs.

Saphirnews.com : Quel bilan tirez-vous du mouvement, un an après son lancement ?
S.K : Je suis enthousiaste sur le bilan. Au moment de l'appel, nous étions modestes. Nous souhaitions seulement instaurer un débat sur le post-colonialisme en France. Nous n'étions pas très optimiste sur l'avenir du mouvement du fait que les personnes engagées avaient des parcours et des discours très différents, hétéroclites, que tous prédestinaient à séparer. Hors, il s'est trouvé que le débat a envahi l'espace public, ce dont nous sommes fiers. Même si le mouvement des Indigènes disparaissait, il faudrait des années à la société française pour effacer ces acquis. En si peu de temps, on ne pouvait pas imaginer que tant de personnes viendrait nous voir.
Pourtant, je reste inquiet pour l'avenir car l'offensive raciste et colonial de la droite est telle que résister y sera difficile. Le rapport de force est trop défavorable.

Saphirnews.com : Ne pensez-vous pas que la révolte des banlieux était moins une contestation politique du système que l'expression d'un malaise et d'une exclusion ?
S.K : La révolte des banlieux a été souvent interprétée par la gauche comme une explosion sociale. Cette explication est vraie et fausse à la fois. Vrai, car les habitants subissent ces exclusions qui sont un ferment de révolte.
Il y autre chose : c'est le système de ségrégation raciale et ethnique qu'ils subissent car ils sont d'origine post-colonial. Les questions immédiates qui ont suscité la colère des jeunes étaient les harcèlement policiers, la question de la stigmatisation culturelle, la justice, la mort des trois jeunes de Clichy-sous-bois et bien sûr, les déclarations de Nicolas Sarkozy qui a mis de l'huile sur le feu. Les jeunes en ont marre d'être traité comme des sous-hommes. La politique n'est pas seulement un mode d'action politique produit par ses acteurs. Brûler une voiture est un acte politique par ses effets. Cette révolte était légitime car ces jeunes n'avaient aucun autre cadre pour s'exprimer.

Saphirnews.com : Comment analysez-vous l'abrogation de l'article 4 de la loi du 23 février 2005 ?
S.K : Comme le résultat d'un certain nombre de lutte. La loi a suscité de l'hostilité. Le parti socialiste a même tenté de récupérer cette contestation de l'électorat post-colonial. La droite de son côté a du se rendre compte qu'elle donnait le bâton pour se faire battre. Mais il faut dire qu'il n'y a pas que l'article 4 de cette loi qui pose problème. Cette loi, par exemple, réhabilite l'OAS. Politiquement, il y a donc une victoire des luttes et un effet de récupération de la gauche.

Saphirnews.com : Vous militez pour la constitution d'une « puissance politique autonome ». Quels seraient, concrètement, les décisions et les actes politiques d'une telle puissance politique ?
S.K : Tout d'abord, il ne faut confondre le mouvement des indigènes et une telle puissance politique autonome. Le mouvement des Indigènes impulsera et encouragera la constitution de cette puissance. Nous ne pouvons pas immédiatement déterminer le contenu politique de ces décisions car elles doivent être discutées et débattues.
Il y aura pourtant des décisions qui s'imposeront comme l'abrogation de la loi contre le port du voile à l'école, la régularisation et le droit de vote des sans-papiers, l'amnistie, urgente et prioritaire, des jeunes. Cette puissance doit être le relais des victimes de la discrimination et non pas un chapelet de réformes pour l'état. Elle doit être surtout un espace de dialogue qui permette d'envisager des solutions.

Saphirnews.com : Quelles stratégies politiques votre mouvement devra t'il développer pour créer un ralliement de la base, notamment des jeunes ?
S.K : Le mouvement des Indigènes n'a pas pour vocation d'insérer toutes les luttes de contestation. C'est un espace parmi d'autres. Il serait illusoire de croire que le mouvement des indigènes puisse à lui seul changer les choses dans les quartiers.
L'absence de mémoire commune explique les échecs précédents des regroupements associatifs engagés dans ces combats. Il nous faut tisser des liens entre les mémoires. Le ciment de ce lien doit être la durée. La mémoire des luttes ouvrières, de celle des quartiers, de la colonisation doivent se rencontrer. C'est une véritable arme de combat. Dire quelle est l'histoire légitime, c'est dire quelle est l'histoire de la France aujourd'hui. L'interprétation de l'histoire est un fait politique.




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