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Société

Al Kindi, un lycée dans la tourmente

Rédigé par Fouad Bahri | Lundi 16 Octobre 2006

Depuis le mois de septembre, le lycée privée musulman de la commune de Décines est interdit d’ouverture. Un véritable bras de fer avec l’administration rectorale, accusée d’obstruction volontaire, s’est alors engagé. Le recteur Alain Morvan, qui invoque des « irrégularités », dénonce, lui, une campagne d’intimidation contre sa personne. Saphirnews a décidé de mener son enquête pour éclaircir cette affaire.



Al Kindi, un lycée dans la tourmente
"On a affaire à une montagne d’oppositions ". A 29 ans, Hakim Chergui, juriste, est le vice-président du lycée Al Kindi. En charge du dossier qu’il connaît sur le bout des doigts, il ne masque pas son agacement. Depuis plusieurs mois, il se heurte, avec ses collègues, à des refus successifs de la part du rectorat de Lyon.

Il faut savoir que l’ouverture d’un établissement privée exige deux conditions. Faire déclarer son bâtiment aux normes, une procédure qui relève de la mairie. Puis, une déclaration d’ouverture de l’école auprès du rectorat. "On a fait l’un après l’autre, sachant que la mairie était opposée au projet, qu’on a eu plusieurs mois de contentieux pour pouvoir avoir un bâtiment aux normes et déclaré comme tel. Aujourd’hui, l’opposition vient du recteur".

Une opposition mal comprise par les responsables d’Al Kindi, qu’ils considèrent comme infondée. "Contrairement à ce que l’on croit, l’administration en France n’a pas à autoriser une école privée. Elle n’a, en vérité, qu’à constater si les conditions sont réunies. Elle n’a pas à émettre un avis qu’on appelle contrôle d’opportunité, seulement un contrôle de légalité".

Alain Morvan est le recteur de l'académie de Lyon.
Alain Morvan est le recteur de l'académie de Lyon.

Blocages administratifs

Une autre condition du code de l’éducation est la délivrance d’un certificat de stage qui doit attester d’une période de cinq ans dans l’enseignement.

" Nous en avions clairement fait la demande. Ils nous ont envoyé un document qui au final a la même utilité, un certificat de service, mais qu’ils n’ont pas voulu accepté s’excusant de n’avoir pas respecter la procédure. J’ai appris que ce type de document, qui nous été refusé, était accepté chez les grandes autorités de l’enseignement catholique en France".

Nous avons joint par téléphone Emmanuel Segréta, responsable de l’Enseignement catholique du diocèse de Lyon, pour en savoir plus. Selon lui, le certificat quinquennal qui atteste d’une présence devant les jeunes de cinq ans est parfois accordé à des écoles privées, alors que le temps de stage n’est pas encore terminé. " Oui, ce sont des choses qui existent, même si c’était dans d’autres contextes et avec un autre recteur".

Après un retard de plusieurs mois, le bâtiment est mis aux normes. Seul trois personnes peuvent alors s’opposer à son ouverture pour des raisons d’hygiène ou de bonnes mœurs selon le code d’éducation. Le Préfet, le Procureur de la république et le recteur académique.

Les deux premiers acceptent. Le recteur, pour sa part, refuse et invoque, dans un premier temps, des arguments sécuritaires. Contacté par notre rédaction, Alain Morvan s’explique sur ses réserves. "Nous sommes face à un scénario catastrophe. Un terrain situé à proximité d’une conduite de gaz à haute pression de 40 bars. D’ailleurs, la Direction régional de l’environnement (DRIR) a aussitôt émis un avis négatif ".
Une interprétation qui n’est pas partagée par Hakim Chergui. " Le site où l’on se trouve est en état de dépollution car du bunzen (gaz) se déverse dans l’eau mais pas du côté où est situé l’école. La DRIR nous a dit « c’est bon » mais nous a demandé de diligenter une enquête pour être sûr".

Une expertise sol/air est alors effectué par le groupe Suez qui ne trouve rien. Le lycée effectue actuellement une tierce expertise pour rassurer le rectorat.

"Concernant le problème du gaz, on a eu l’accord de Gaz de France qui est venu et qui a considéré qu’on était en accord avec la loi et suffisamment loin du poste de gaz pour ouvrir notre école. Ils nous ont demandé de revoir l’accueil des élèves et de le baisser de 500 à 150, ce que nous avons fait".

Sur le fond, les responsables d’Al Kindi reprochent deux choses à Alain Morvan. Ses déclarations controversées dans la presse et sa mauvaise foi. "Les déclarations du recteur sont un tissu de mensonge, de contre-vérité et d’insultes. Il nous reproche d’avoir un dossier incomplet alors que le 31 juillet, on reçoit un récépissé du recteur qui nous dit que le dossier est complet".

"On nous a refusé un dossier administratif au motif que les salles de classes étaient trop petites et que le ratio élèves/m² était insuffisant, alors même qu’ils ignoraient le nombre d’élèves que je n’avais pas encore déclaré.

Ils nous ont dit que nous n’avions pas assez de toilettes et que la loi imposait un sanitaire pour cinquante élèves. Je leur ai demandé « quelle loi ? » et ils m’ont répondu le code du travail. Depuis quand le code du travail s’applique à des gens non salariés. Ils m’ont finalement donné raison".


Pour Alain Morvan, les choses sont plus simples qu’elles ne paraissent. "Mon opposition était basée sur la nature du sol toxique et dans l’attente d’une troisième expertise que je n’ai toujours pas vu. Au demeurant, je n’ai pas eu à faire opposition là-dessus car il y a eu la démission de Mr Médour ( NDLR : le directeur d’Al Kindi). Il se plaignait de graves problèmes avec Al Kindi et d’une ingérence moyennant quoi il demandait à être réintégré dans son lycée".

La lettre de trop

Cette lettre de Zoubir Médour est certainement mal tombée pour les responsable du lycée musulman. Professeur depuis quinze ans dans la fonction publique et membre à part entière de l’association Al Kindi, Zoubir Médour se voit proposer un poste de directeur salarié par ses collègues.
Mais l’incertitude sur l’ouverture du lycée et des différents internes le pousse à rebrousser chemin en en faisant part au rectorat. Hakim Chergui explique le malentendu.
"Zoubir est toujours membre de l’association, il a son bureau. Nous avions envisagé de le salarier à plein temps. Le problème était qu’en tant que salarié, il devenait exécutant et perdait son pouvoir de consultation qu’il avait jusqu’alors. Il a donc écrit cette lettre in extremis pour faire valoir ses droits à une clarification et une répartition des compétences".

Dans ce courrier, Zoubir Médour propose de diriger l’établissement conjointement avec un directeur adjoint, et ce, sur son temps libre. Le recteur considère qu’il y a cumul de fonctions et obtient le soutien du Conseil académique de l’éducation nationale, dans une décision du 22 septembre. "Dire cela c’est n’avoir aucune idée de ce qu’est diriger un établissement ou alors se résigner à être un homme de paille, ce qui était manifestement le cas. Le travail de directeur est à temps plein, on ne peut le faire à temps partiel".

Quelques jours plus tard, Médourt renvoie une nouvelle lettre où il fait appel de la décision devant le Conseil supérieur de l’éducation. Le recteur considère dès lors l’affaire Al Kindi comme ne relevant plus de sa responsabilité.

Al Kindi estime que si cette lettre a été une aubaine pour Alain Morvan, elle ne représente nullement un obstacle juridique. "Juridiquement, ce qui compte n’est pas celui qui dirige mais celui ouvre l’établissement, le déclarant. On peut tout à fait prendre un déclarant qui salarie un directeur".
Quant au Conseil académique, Hakim Chergui doute de son indépendance car il est présidé par ….le recteur académique !
Le Conseil supérieur de l'éducation rendra sa décision début novembre.

Al Kindi, un lycée dans la tourmente

Une guerre psychologique

Très rapidement dans cette affaire, l’aspect psychologique de l’affrontement va s’imposer. Il faut dire que les déclarations virulentes du recteur n’ont pas apaisé la situation.
"Le recteur a toujours refusé de nous recevoir. Nous avons essayé d’organiser une réunion conjointe avec le Préfet, mais le recteur a refusé. Il a qualifié notre projet de « pompe à fric », ce sont ses mots".

Depuis deux semaines, un comité de soutien constitué de parents d’élèves, de professeurs, de citoyens et de religieux, s’est monté pour soutenir Al Kindi. Des sittings ont été organisés, avec la participation du président du CRCM Rhône-Alpes, Azzedine Gaci et Kamel Kabtane, recteur de la grande mosquée de Lyon. Alain Morvan, qui qualifie Azzedine Gaci d’ « islamiste », refuse alors de les rencontrer. "Il n’était pas question de les recevoir. Les vociférations des uns et des autres, notoirement intégristes ou prétendument musulmans modérés, ne m’impressionnent pas", déclare t’il alors dans le quotidien Le Progrès de Lyon.

Le recteur dément également les accusations d’islamophobie et parle de campagne d’intimidation. "Je respecte beaucoup l’islam. Il y a trois ans, dans un lycée de Lyon, j’ai défendu personnellement une jeune fille menacée d’exclusion car elle portait un bandana. Mon opposition n’est pas une opposition de principe".

En attendant l’ouverture du lycée, les parents d’élèves ont inscrits leurs enfants dans d’autres lycées, le temps de les transférer.

Quant aux responsables d’Al Kindi, ils n’envisagent pas, pour l’instant, de saisir la justice. C'est l'avis d'Hakim Chergui."On ne veut pas arriver au tribunal. Ce que l’on veut c’est ouvrir l’école. Par contre, le comité de soutien a un message très clair : l’injustice que vit notre lycée ne vise pas le lycée mais les musulmans et leur aspiration à vouloir ces écoles. Je ne dis pas que le recteur est islamophobe. C’est lui qui a mis cela sur la table, pas moi".

Pour le vice-président d'Al Kindi, l'ouverture du lycée n'est qu'une question de temps. "On a l’arrêté municipal d’ouverture au public qui est le document officiel, l’avis favorable des pompiers, de la commission sécurité de la mairie, de la direction départementale pour l’accessibilité des handicapés, de la DRIR pour la pollution.
On a le soutien du Préfet et des parents d’élèves. Nous avons une équipe pédagogique de trente personnes. Des salles de classe insonorisées et des points internet tous les trois mètres. Le recteur n’a pas les moyens de nous empêcher d’ouvrir ce lycée et d’être utile à nos gamins".






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